ROMANS

 

La solitude du bonsaï

Roman, Arthaud, 244 pages, 2019

Après trente ans d’une carrière diplomatique sédentaire sans gloire ni démérite, alors que son corps a gagné en embonpoint et que sa pression artérielle commence à lui jouer des tours, Pierre Tonneau, proche de la soixantaine, cède à l’appel du large et quitte une vie sans relief à Paris pour occuper le poste de consul général à Kyoto au Japon. Célibataire endurci, il tombe sous le charme d’une bibliothécaire souriante qu’il épouse. Après quelques années de bonheur, le tsunami de 2011 les pousse à quitter le Japon.

Sur les conseils de Kimiko, sa femme, Tonneau postule pour Calcutta, la plus délirante métropole indienne. Ce choix fatal va bouleverser son existence et l’Inde déverser sur lui le fracas de son exubérance. S’ensuit une cascade d’aventures calamiteuses ou rocambolesques, auxquelles le couple Tonneau aura bien du mal à résister.

Extrait :

"Pierre Tonneau et Dame Kimiko atterrirent mi-septembre à l'aéroport Netaji Subhash Chandra Bose. Il avait fallu se résoudre à quitter les lieux aimés, à se déprendre des pins et des reflets, à s'arracher à la jaspure des collines et à la transparence de l'air - à faire le deuil du Japon qui était devenu pour Pierre Tonneau une part irréductible de lui-même, et comme sa terre d'élection. Cet arrachement, se dit-il, avait dû être encore plus douloureux pour Dame Kimiko qui quittait pour la première fois l'archipel. Celle-ci, cependant, n'en laissa rien paraître et prit même le parti de voyager léger - si l'on excepte le bonsaï. C'était une aubépine d'une trentaine de centimètres, aux feuilles lustrées, au tronc musculeux, et qui donnait des fleurs roses à l'odeur délicate. Dame Kimiko, qui en prenait grand soin, n'avait pas eu le coeur de s'en défaire. Voyant son désarroi, Pierre Tonneau lui avait conseillé de l'emporter. L'arbuste avait pris place pour le voyage dans une boîte à chapeau Louis Vuitton"

Page des éditions Arthaud : ici                                                                                          

Dans un temple zen

Récit, Arléa, 107 pages, 2017

A l’âge de 20 ans, suite à une déception amoureuse, le narrateur part pour Taiwan sans trop savoir que faire de sa vie. Il se laisse séduire par l’accueil d’un bonze dans un temple zen du nord de l’île. Seul étranger à y être accueilli, alors que rien ne l’y préparait, il découvre, avec le regard ingénu et confiant de la jeunesse, le quotidien des moines et des nonnes bouddhistes, rythmé par la méditation et l’étude des textes. Il apprend la méditation, épouse peu à peu leur existence tissée de passions simples, en harmonie avec une nature qui fait écho à l’imaginaire poétique de la Chine. Il se lie d’amitié avec celles et ceux qui ont choisi la voie monastique et lui livrent des bribes de leur histoire et devient ainsi Maître du tambour et donc Maître du temps.

Ce bel équilibre est rompu avec une grâce soudaine.

Ce qu'on en a dit :

« ... un récit d'initiation plein d'humour et d'humilité »

                Jean-Claude Perrier, Livres Hebdo.

 

« Dans un temple zen est une formidable initiation aux rituels d'un tel lieu. »

                 Virginie Bloch-Lainé, Libération.

 

« Un beau récit qui offre plus que quatre nobles vérités. »

                 Frédéric Pagès, Le Canard enchaîné

 

« Par un récit initiatique, Sébastien Ortiz dépeint avec une grande pudeur, une extrême finesse, la communauté religieuse qui l'accueillit. »

                 Dominique Aussegnac, Le Matricule des Anges

                                                                                                                   « Un riche voyage immobile dans l'impermanence bouddhiste. »

                 Françoise Toutlemonde, Pèlerin magazine

 

« Récit d'une grâce infinie, ce texte rappelle combien l'écho de notre passé peut ressurgir de façon inattendue, et nous renvoyer à notre être profond. Lumineux. »  

                 Happinez

Extrait :

" Il me fallut peu de temps pour épouser le rythme monastique. C'était, jour après jour, le même canevas, immuable comme la fuite des jours. Deux durées scandaient l'aventure individuelle et collective : celle de la recherche de la paix intérieure et de la vacuité de l'esprit par la méditation, et celle qui organisait les grands mouvements cycliques de la nature – l'alternance des jours et des nuits, la course des astres, le bruissement des arbres, l'éclosion des fleurs, la chute des feuilles. 

A quatre heures trente retentissaient les premiers coups de tambour. Les portes coulissaient, les moines sortaient en silence, ceints de leur kolomo plus sombre que la nuit.."

Page des éditions Arléa : ici

                                                                                              

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Monks in Yangon
Portraits birmans
Dix-neuf vues de la Shwedagon

Nouvelles, Arléa, 220 pages, 2012

Un chauffeur de taxi errant dans la ville à la recherche d'une chimère. Un alchimiste en quête d'absolu. Une employée de maison trop consciencieuse. Un couple de poissonniers amoureux. Un jeune militant obsédé par Aung San Suu Kyi. Une photographe soucieuse de son indépendance. Un artiste d'avant-garde. Un travesti. 

Quel lien unit ces dix-neuf vues, ces dix-neuf vies ? D’abord, une gravitation partagée autour de la Shwedagon, la grande pagode de Rangoun, omniprésente, bienveillante. Mais aussi, une Birmanie qui vit en dépit du souvenir vivace des généraux et de la répression et qu’incarne la présence tutélaire d’Aung San Suu Kyi, dont la libération récente semble entrer en résonance avec ces destinées prises sur le vif, se faisant l’écho d’un vent de renouveau.

Ce qu'on en a dit : 

« Voici un petit bijou de recueil de portraits saisis sur le vif dans ce magnifique pays de Birmanie. (...) Le livre dit crûment les choses crues, tendrement les choses tendres, bellement les choses belles, avec froide colère ce qui le mérite, et le tout avec empathie. Le détachement de l'esthète serait un péché dans ce pays-là. mais jamais d'emphase indignée. La réalité bien dite suffit. »

         Jean Hourcade, Asie 21

Extrait : 

« Chaque jour, vers onze heures et demie, Han Zan fait une pause dans un petit teashop proche du stade. Il y retrouve d’autres taximen. Comme lui, ils ont eu plusieurs vies avant d’exercer cette profession. Ils déjeunent rapidement puis jouent aux dames avec des cigarettes pour enjeux. Des jets de salive rougis par le bétel fusent dans le caniveau pendant qu’un petit téléviseur recouvert de plastique passe en boucle des chansons à la mode, sous-titrées pour le karaoké. Quand Han Zan en a assez des dames, il va s’allonger sur une chaise longue en osier et fait une courte sieste, les paupières encore fébriles d’avoir fixé la route. Il se remet en route vers une heure. C’est l’heure la plus chaude, à laquelle renoncent la plupart de ses collègues dont la guimbarde pas plus que la sienne n’est climatisée. Rouler sans but, l’esprit ailleurs, lui est devenu une habitude. Il tourne dans la ville en se laissant porter par le trafic, comme un bois flotté, son regard parfois attiré par un mouvement furtif ou ce geste féminin qu’il ne se lasse pas de décomposer et qui consiste, nuque baissée, à remettre en place son thamein en en écartant un pan d’un mouvement large de la main droite pendant que la gauche immobilise le reste du tissu avant l’ajustement ultime. Ses clignotants ne fonctionnent plus : quand il veut bifurquer, il sort la main par une vitre et, selon la signalétique admise, fait tourner son index dans l’espace comme un mage qui voudrait faire apparaître un lapin.

La sortie des bureaux, à dix-sept heures, constitue un pic d’activité. Deux heures plus tard, il en ressort lessivé, les yeux douloureux, la tête engourdie, et, quand il n’en peut plus, il gare son taxi sous un kapokier, dans une courbure de la rue Shwe Gon Taing. Au-delà du lac Thwaysay, la pagode est là, imposante, vibrant dans l’air chaud, rayonnant d’un éclat orangé contre la nuit. Il s’endort. Il se réveille ; elle est encore là, tache d’or sur sa rétine, brûlure indélébile. Il se rendort ; elle est toujours là, avec la persistance d’une illusion. »

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Fantômes à Calcutta
Ghosts of Calcutta
Fantômes à Calcutta

Roman, avec des photos de l'auteur, Arléa, 520 pages, 2009

Fantômes à Calcutta est un texte à la croisée de plusieurs genres – carnet de voyage, fiction, roman-photo, anthologie – avec un fil directeur : les fantômes qui hantent Calcutta, ex-capitale de l’Empire britannique des Indes.

Le narrateur entreprend un voyage dans la ville où il a vécu dix ans auparavant, et se confronte au principe de spectralité, qui est l’écho, puissamment mélancolique, du passé dans le présent.

Il retrouve des visages et des lieux, recueille de multiples histoires de fantômes anglais, lit des textes sur le sujet, s’enfonce plus avant dans l’univers spectral de la ville, jusqu’à entendre la voix de celles et ceux qui ont inscrit leur existence dans cette cité « plus vaste que le monde » et y ont péri.

Dans sa structure, le texte fait écho à l’ambiance lente et méditative de la musique indienne, et notamment le râga Malkauns, qui, selon la légende, aurait la vertu d’attirer les fantômes lorsqu’il est joué à la perfection sept fois de suite.

Loin des stéréotypes généralement attachés à Calcutta, et s’appuyant sur son expérience personnelle, Sébastien Ortiz rend ici hommage à une ville à la profondeur humaine et historique exceptionnelle, nourrie de son glorieux passé, riche aujourd’hui comme hier de vie et de poésie, et qui restera, grâce à son exceptionnelle force d’âme, une des villes les plus attachantes du monde.

Ce qu'on en a dit :

« Accompagné de quelques photos prises par l’auteur, Fantômes à Calcutta est superbement écrit, inclassable, magique. L’Inde, passée et présente, y palpite à chaque page. »

              Jean-Claude Perrier, Le Figaro littéraire.

 

 

« Sébastien Ortiz résume magnifiquement cette ville qui n’a cessé d’opposer les contraires. »

              Guy Boyer, Connaissance des arts.

 

« Les avatars ne manquent pas en Inde, le panthéon hindou accueillant plus de 330 millions de dieux. Mais les ectoplasmes qui occupent Sébastien Ortiz sont anglais et découverts dans les archives de l’Asiatic Society où il trouve assez d’histoires pour nous conter Calcutta du XVIIIème siècle à la décolonisation. Ortiz trouve sa voie narrative en prêtant sa voix littéraire tour à tour douce, pathétique et humoristique, à ces habitants souvent candides dont la principale occupation était de s’adapter avant de mourir, souvent de mort violente. […] Le livre a beau être présenté comme un roman, on n’aurait pas aimé y trouver ce qu’on appelle comiquement du paranormal. On préfère, de loin, le feu d’artifice final d’Ortiz, émouvant dans son échec. L’auteur cherchait des fantômes et rentrera en France sans les avoir trouvés. Il a écrit un livre sur une ville partie et qui ne reviendra jamais, sur sa jeunesse. A moins que ce soit la ville qui ait écrit sur lui se demande-t-il finalement…Vous avez dit normal ? »

                Joël Raffier, Sud Ouest Dimanche.

 

«  Cette fiction (mais en est-ce une ?) joue de différents types d’écrits : le discours du narrateur bien sûr, mais aussi des intermèdes littéraires en compagnie de Kipling ou Satyajit Ray et, plus curieux encore, des monologues de morts anglais ou indiens qui content leur fin souvent tragique. Autre originalité : des photographies, prises par l’auteur, ponctuent les chapitres. Voilà qui aboutit à un récit inclassable…remarquablement écrit, dont les trois parties suivent les mouvements du râga, un cadre mélodique utilisé dans la musique indienne. Fasciné, le lecteur suivra le voyageur jusqu’à son départ, moment où il contemplera une dernière fois la ville, avec l’idée que peut-être « l’identité survit et que les morts sont encore parmi nous comme les souvenirs » »

                D.L., Enseignement catholique actualités.

 

«  Autant le dire, si vous cherchez un livre sur Calcutta, oubliez La cité de la joie et ouvrez plutôt le bouquin de Sébastien Ortiz. Vous découvrirez que la mégapole bengalie n'est pas seulement la ville de Mère Thérésa, c'est aussi la capitale intellectuelle de l'Inde, patrie de Satyajit Ray ou de Tagore. C'est aussi, et c'est moins connu, une ville accueillante aux fantômes. A l'espèce anglo-indienne qu'il débusque dans les bibliothèques de la ville, l'auteur et narrateur ajoute les siens. Jeune diplomate, Il fît ses premières armes au consultat de Calcutta, entre 1995 et 1997. Dix ans plus tard, il revient dans cette ville dont il reste amoureux, retrouve ses amis et rédige ce magnifique texte, à la croisée de plusieurs genres : récit de voyage, carnet de lectures, journal; anthologie... la "quête fantômatique" structurant le tout… (…) L'appellation "roman" qui figure sur la couverture apparaît bien réductrice et ne rend pas compte de la richesse de ce très beau texte, poétique, original et passionnant. »

                Les Buveurs d'encre

 

« (…) tout ce livre bouillonne des spectres en tous genres de cette ville. Qu'une troupe de théâtre vienne jouer Hamlet à Calcutta et l'auteur pense aussitôt au spectre du royal défunt !

Bref, si, au fond, c'est l'âme de Calcutta que l'auteur révèle au lecteur, il va plus loin. En dévoilant aussi beaucoup de sa propre expérience avec cette ville, ses joies, ses amis, ses tristesses, ses propres fantômes, il donne une idée réaliste de la vie dans cette immense agglomération, avec en toile de fond la vie musicale de Calcutta et la présence française dans cette ville.

Si vous appréciez déjà Calcutta ou voulez la découvrir en profondeur et que je ne vous ai pas encore convaincu de lire ce formidable livre, sachez qu'il contient aussi des photographies en noir et blanc prises par l'auteur ! »

                   Biblioblog

Extrait :

« Je m’appelle Calcutta. Je suis sans âge. Je suis née du deuil de Shiva pleurant sa femme Sati, avatar de Kali. Je suis née de sa rage et de sa douleur : Shiva plaça le corps de la morte sur ses épaules et commença à tournoyer, à tournoyer, ivre de vertige et de puissance. Les autres dieux décidèrent que Shiva devait être stoppé car sa danse de furie menaçait de détruire le monde. Ils chargèrent Vishnu – Celui qui Préserve –  de cette mission.  Vishnu lança son chakra à travers l’espace. Le disque acéré trancha le corps de Kali en cinquante-deux morceaux et les dispersa aux quatre coins de la Terre. Déchargé du fardeau de sa souffrance, Shiva cessa sa danse de folie et le monde fut sauvé. L’orteil de Kali tomba au Bengale, sur l’une des berges de la grande rivière connue sous le nom de Hoogly et qui s’écoule depuis le Gange très sacré. Un temple fut construit et dédié à la déesse Kali. Un village se développa autour de lui que l’on baptisa « Kalikata », ce qui signifie littéralement : "un morceau de Kali", et qui est moi. Je m’appelle Calcutta  et je suis née d’un deuil.

 

Je m’appelle Calcutta. J’ai bientôt quatre cents ans. Je suis née du Gange qui me traverse et m’irrigue et colle sa folie de boue contre mes palais. Mes fils et mes filles convergent vers les rives inclinées du fleuve : depuis l’aube jusqu’au crépuscule les nouveaux-nés s’y font baptiser, les femmes s’y baignent pour obtenir fertilité, les ascètes et les eunuques y trempent leur sagesse silencieuse, les mourants s’y purifient avant le Grand Passage et les statues de terre y agonisent dans la liesse des pujas d’automne. Clippers et steamers chargés d’opium et de thé ont fait jadis ma richesse mais ils ne viennent plus. Seuls les flots boueux s’écoulent depuis les montagnes et traversent successivement Bhatpara, Chandernagor, Serampur, Konnagar, Chitpur et ils arrachent chaque fois un peu plus de ma rouille, rabotent un peu davantage mes digues et mes murailles, et un jour viendra où ils m’emporteront tout entière dans l’embouchure où est la jungle, et alors je retournerai au marais d’où je suis sorti.  Je m’appelle Calcutta et je suis née du Gange.

 

Je m’appelle Calcutta et je suis née de la maladie et de l’infection. Des médecins anglais m’ont enfantée en soignant les empereurs. En l’an 1636, un Dr Boughton, guérit la fille du grand Shah Jahan et obtint pour son peuple des privilèges qui lui permirent d’établir ses premières factoreries sur la terre du Bengale. Un siècle plus tard, un Dr Hamilton trouva le remède pour soigner l’Empereur Farrukhsiyar d’un trouble douloureux et obtint pour son peuple encore un peu plus de terre et des privilèges encore un peu plus exorbitants. Avec les maux de dents de nos souverains les Anglais ont construit un Empire à partir de ce qui n’était qu’un marécage pestilentiel. Je leur rendis la monnaie de leur pièce et renvoyai à leur Créateur les fils et les filles de ces Anglais trop faibles et trop chétifs pour supporter mes touffeurs nauséabondes. Je m’appelle Calcutta et je suis née de la maladie et de l’infection.

 

Je suis Calcutta la  maquerelle. MALKAUNS !

 

Je suis Calcutta l’ogresse et la buveuse de sang. MALKAUNS !

 

Je suis Calcutta la mère consolatrice. MALKAUNS ! »

A lire : un article de Guillaume Marbot dans le numéro de mars 2010 de L’Atelier du roman intitulé « Fantômes en modernité ».

Mademoiselle Coeur Solitaire
Mademoiselle Coeur Solitaire

Roman, Gallimard, collection Blanche, 146 pages, 2005

« New York, Greenwich Village, début des années cinquante. Pour avoir pris trop de risques afin de rapporter des clichés sensationnels, un photographe-reporter, L. B. Jefferies (James Stewart), est cloué dans un fauteuil roulant, une jambe dans le plâtre. La canicule qui sévit à Manhattan contraint tout le monde à vivre les fenêtres grandes ouvertes. Jefferies peut ainsi épier ses voisins depuis son appartement qui donne sur une arrière-cour. Ses observations assidues l'amènent à se persuader que l'un d'entre eux a assassiné sa femme. Ses soupçons sont vite partagés par sa maîtresse, Lisa Fremont (Grace Kelly), et son infirmière, Stella (Thelma Ritter).

   Telle est l'intrigue de Fenêtre sur cour d'Alfred Hitchcock, la plus efficace métaphore de ce voyeurisme qui est au cœur même de la démarche cinématographique – et littéraire. 
Or, parmi toutes les existences dont le film nous amène à percer l'intimité, l'une a toujours occupé à mes yeux une place singulière et m'a touché plus que les autres. Il s'agit de la pauvre Mademoiselle Cœur Solitaire ("Miss Lonely Hearts"), qui compense par le rêve la vie qui lui a été refusée. Sa lutte magnifique et désespérée pour briser son absolue solitude m'a tant ému que j'aurais souhaité passer avec elle, dans le microcosme du film, bien davantage que les sept minutes du minuscule destin que Hitchcock nous donne à voir. 
Le présent texte a pour dessein de réparer cette injustice. » (S. O.) 

Ce qu'on en a dit :

« La construction de ce livre est savante : la narration s’inspire du film de Hitchcock, Fenêtre sur cour, et elle est menée par le « quatrième côté aveugle de la cour ». Ce renouvellement de point de vue permet à l’auteur de glisser de pertinentes réflexions sur le regard, d’autant plus perspicaces – mais impuissante – qu’il demeure invisible, comme celui du spectateur dans une salle de cinéma. Mais, après quelques pages, le lecteur peut oublier clins d’œil et références. Son attention se focalise sur l’attachante « Miss Lonely Hearts », un des personnages tellement secondaires du film qu’on ignore jusqu’à son nom. Cette jeune femme cherche à échapper à sa solitude, et le récit du vendredi soir où elle décide d’appliquer les règles des magazines pour trouver son idéal amoureux est particulièrement juste et touchant. Une jolie réussite pour cette interprétation post-moderne d’un chef d’œuvre du cinéma. »

                Aliette Armel, Le Monde des livres.

 

« Tendu, mystérieux, ce « Mademoiselle Cœur Solitaire » est placé sous le signe d’Edward Hopper et de Miles Davis. Ortiz, qui dresse le portrait d’une femme en pleine détresse, a bien eu raison de s’emparer d’une ombre fugacement croisée chez Hitchcock. »

                Alexandre Fillon, Madame Figaro. 

 

« Modeste et ingénieux hommage au chef d’œuvre d’Hitchcock et à ses interprètes, le récit est bien mené et ses péripéties soigneusement combinées. »

                Jacques Ferraton, Le Bulletin des lettres.

 

« De cette héroïne furtive, nous découvrons les moindres secrets, les moindres désirs, tandis qu’en toile de fond se déroule le scénario prévu par Hitchcock. Sébastien Ortiz use d’un style minutieux, précis et détaillé, pour décrire cette vie minuscule. Le récit élégant est mené à la deuxième personne, un « tu » qui augmente l’intimité avec le personnage et ferme le huis clos où se déroule l’action. Un grand et beau livre sur la solitude. »

                Jean-Luc Aubarbier, L’Essor sarladais.

 

« Le narrateur anonyme observe celle qui incarne la vieille fille solitaire dans le film Fenêtre sur Cour, celle dont l'existence est réglée comme du papier à musique, mais creuse et ennuyeuse. Miss Lonely Hearts souffre également d'une maladie appelée Manless Melancholia, la mélancolie d'être sans homme. Et ainsi, cet observateur, un brin amoureux, observe sa douce qui rêve, souffre et décide de sortir le grand jeu pour séduire un homme. Il est derrière ses barricades et écrit la vie de cette femme. Ses observations sont pointilleuses, il semble se glisser dans la peau de sa voisine d'en face, il est dans son corps, sa tête et son coeur. Il ressent son vide et ses souffrances. Il pense à son avenir et rêve à son passé. Il comprend ses meurtrissures, évoque une blessure secrète. Bref, il est clairvoyant en plus d'être voyeur ! C'est honnêtement une lecture ingénieuse et qui donne l'envie de se repasser le film et de zoomer sur Judith Evelyn, l'actrice qui a donné ses traits à Miss Lonely Hearts. Et l'auteur a un talent incroyable pour cerner la psyché féminine, décrire le manque, le vide et la mélancolie amoureuse. Il cerne la solitude, il a les mots pour décrire les tourments de cette femme, il nous la rend attachante et sympathique. Il a réussi à communiquer les sentiments que lui inspirait ce personnage, le lecteur éprouve les mêmes. Ce roman nourri de fantasmes refait le film et Hitchcock lui-même n'aurait pas boudé cette audace; en ce qui me concerne c'est désormais mon coup de coeur à moi ! »

               Chez Clarabel

 

« Qui se souvient de cette voisine esseulée, souvent hors champ, surnommée Miss Lonely Hearts par James Stewart dans Fenêtre sur cour ? Ce fascinant roman désuet, baignant dans l’atmosphère de l’époque, contenu « dans le cadre » du film, s’attache à retracer les allées et venues de cette éternelle amoureuse à qui il manque la beauté d’une Grace Kelly pour plaire aux hommes et dont l’existence « stérile » se résume à des journées creuses, entre le bureau et l’appartement du rez-de-chaussée donnant sur cette fameuses cour, qui fait office d’espace scénique. Une voix off, présence incorporelle, l’observe depuis le « quatrième côté aveugle de la cour », juste sous l’appartement du photographe immobilisé, s’adresse à elle et compatit muettement à sa désolation. Cette femme existe via les inavouables fictions qu’elle se joue, qui l’incitent à douter de sa propre réalité, à se voir en « figurante », « être de fiction tiré de l’imaginaire d’un scénariste »… S’instaure un subtil jeu de mise en abyme (du roman au film, jusqu’au petit théâtre intime du personnage), de confusion des repères, de rétrécissement ou d’élargissement du cadre, assorti d'un voyeurisme qui rejoint l’âme même du film de Hitchcock, ce « monsieur obèse » croisé furtivement… » 

                B.L., Sitartmag

Extrait :

« Je t’ai attendue tout l’après-midi à en avoir mal aux yeux. J’ai guetté le corridor perclus de l’attente de toi et puis voici que tu apparais enfin au bout de ma perspective. Tu marches lentement, lourdement. Tu rentres du bureau dans un état d’accablement que je ne t’ai jamais connu. Non qu’il se soit produit aujourd’hui un quelconque incident pour te miner le moral : la journée a suivi son cours prévisible comme tous les autres jours – une journée de plus que tu auras vécue sans le savoir et aussitôt oubliée, une journée de ta vie qui n’aura pas plus d’importance que la flamme d’une chandelle mouchée par un courant d’air. D’où te vient alors ce sentiment d’oppression ? 

Dans la rue, tout à l’heure, tu as failli te sentir mal. Tout t’était vertige : le fourmillement des passants, les bruits assourdissants des klaxons, la lumière brutale des lampadaires et le clignotement agressif des enseignes, un tourbillon de couleurs qui faisait naître des formes monstrueuses sous tes paupières. Une file ininterrompue de marchands ambulants poussaient leur carriole à bras sur le trottoir encombré : vendeurs de glaces, de pastèques de Géorgie (les tranches rouges comme le ciel reposaient sur un lit de glace pilée), de verres de limonade (alignés dans un sillon creusé dans le bloc translucide qui fondait à vue d’œil et formait une rigole dans la caniveau), de hot-dogs, de saucisses de Francfort et tu en oublies... Tu en avais le tournis et seule l’urgence d’être au plus vite chez toi t’a permis de surmonter ce malaise.

    

A présent tu es assise sur ton lit. Tu n’as pas encore eu la force de te déshabiller, ni même celle d’allumer la lumière si bien que ta chambre sombre lentement dans une obscurité de plus en plus épaisse. Un sentiment insurmontable de lassitude te courbe le dos. Tu ne le vois pas d’où tu es mais par les éclats qu’il projette dans la cour tu devines qu’un soleil rouge sang est en train de mourir au-dessus des toits, que la ville ne se résume plus qu’à une seule vibration agonisante, sauvage, absurde. 

Tu perçois des vocalises accompagnées d’accords de piano en provenance d’une zone indéfinie de la cour (indéfinie pour toi car moi je sais qu’ils proviennent du loft de la cantatrice, un ancien atelier de peintre au rez-de-chaussée de mon immeuble et qui donne sur un patio dans lequel on descend par un petit escalier humide). Ce sont quelques notes tristes qui flottent dans l’air chaud et stagnant et résonnent comme l’écho de ton âme étouffante. Tu es assise sur ton couvre-lit blanc en batiste, tout est noir autour de toi, et tu es lasse parce que tu es seule.

 

Tout ne parle que d’amour et tu es seule. Les magazines, la radio, les chansons n’évoquent que l’amour, depuis le commencement, l’univers tout entier est tendu comme un chapiteau de cirque dans ce seul dessein, vers l’exaucement de cette unique attente et tu es seule. 

Tu ne penses plus qu’à une chose : trouver quelqu’un pour enfin briser le martyr de n’exister pour personne, de rentrer chez toi après le travail et de ne trouver personne pour t’accueillir, personne pour se soucier de toi, pour faire même semblant de s’intéresser à la banalité d’une journée semblable aux autres, personne pour donner sens à ce qui sinon t’échappe. 

Tu ne rêves plus que d’une chose : avancer dans la vie au bras de quelqu’un et voir tous les obstacles s’abaisser successivement, te dire que tu vis et que tu ne fais pas seulement semblant de vivre, traverser l’existence dans la confiance et le plaisir enfin, être en faillite peut-être de tes illusions mais consommer cette faillite à deux, trouver seulement quelqu’un à qui parler. 

Rencontrer quelqu’un : telle est l’obsession qui t’habite jour et nuit, qui dérobe ton sommeil, qui t’aigrit et te désespère. Et tu es seule.

 

Tu te demandes comment font les autres femmes pour dénicher un compagnon avec autant de naturel, avec autant d’aisance, comme si ce bonheur d’être deux auquel tu aspires plus que tout au monde, elles ne l’avaient pas recherché, comme si elles avaient été exaucées d’un vœu qu’elles n’auraient même pas eu besoin de formuler. Tu ne comprends pas pourquoi les choses les plus aisées à obtenir pour les autres sont pour toi les plus difficiles. Toute ta vie, tu as dû te battre pour accomplir péniblement ce que les autres obtiennent sans même le demander. Et aujourd’hui te voici oubliée sur l’étagère comme l’un de tes bibelots en faïence que n’anime aucune autre finalité que de s’empoussiérer dans l’attente. 

 

Cette injustice te ferait hurler mais tu n’as plus de voix. Pour l’instant, tu es encore en combinaison sur le couvre-lit un peu râpé qui est ton plus fidèle compagnon dans cette chambre esseulée. Tu as froid, tu grelottes malgré les 30°C. Tu ressens un froid qui semble sourdre de tes os même, tirer substance de ta propre moelle. 

Ils appellent ça : Manless melancholia, la mélancolie d’être sans homme. »

 

A lire : 

Je suis particulièrement fier que mon livre soit référencé sur la base de données cinématographiques Imdb à la page consacrée à la biographie de Judith Evelyn, l’actrice qui a incarné le personnage de Miss Lonelyhearts dans le film d’Hitchcock. Etrange phénomène que celui par lequel la biographie d’une actrice oubliée s’enrichit de la fiction d’un auteur français. Si elle pouvait se douter !

Mme Margareth Amatulli, chercheuse et enseignante à l’université d’Urbino en Italie, a consacré dans la revue « Linguae & – Rivista di lingue et culture moderne », une étude brillante à Mademoiselle Coeur Solitaire en relation avec le chef d’oeuvre d’Hitchcock « Fenêtre sur cour » dont mon livre est une manière de remake jouant sur les différents points de vue. Il va sans dire que je suis très heureux que l’université s’intéresse à mon travail, de manière aussi intelligente qui plus est. L’article en question est sous-titré : « De l’écran à la page : une régulation des regards ». Pour ceux que l’italien n’effraie pas, il peut être lu en intégralité ici

 

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Taleb
Taleb
Taleb
Tâleb

Roman, Gallimard, collection Blanche, 176 pages, 2002

Fils d'Ismaël le luthier de Kharâbât, Hâfiz passe son enfance dans les bazars de Peshawar où les siens ont pu reconstruire leur existence après l'humiliation du départ de Kaboul puis la précarité de la vie dans un camp de réfugiés. Il y a là l'oncle Kamal le contrebandier, la tante Faitana dont la voix se perdit un jour dans les plis de sa robe, le dolent Abdur aux manières de fille et toute la bande des garçons du quartier. Il y a enfin Leylâ, la sœur chérie, contre laquelle il se blottit et qui pour lui convertit la nuit en lumière.

Le parcours de Hâfiz bifurque le jour où il passe les portes de la madrassa. Pendant plusieurs années, il s'y imprègne de la parole de Dieu qui féconde la terre, se prend d'amour pour le prophète et finit par entendre l'appel du Jihad qui tire les Croyants dans le chemin de Dieu et leur épargne la punition du tombeau. Et c'est en Tâleb qu'il entre dans Kaboul assujettie à l'ordre islamique.

 

« Tâleb » a été en lice pour plusieurs prix littéraires et notamment le Prix Femina et le Prix Médicis.

Ce qu'on en a dit :

« Tâleb est un roman fascinant et nécessaire. C'est la biographie, si brève d'un enfant bousculé et trompé par l'histoire. [...] Le roman de Sébastien Ortiz est une totale réussite qui exploite avec discrétion toutes les nuances d'un sujet brûlant. L'auteur ne tente jamais d'influencer notre jugement, il déclenche pourtant une méditation essentielle. »

                Hugo Marsan, Le Monde des livres.

 

« Pour son entrée en littérature, Sébastien Ortiz réussit un livre proprement ensorcelant.  Sans élever la voix, il raconte des choses terribles, la destruction d'une culture, l'embrigadement des âmes. Il y parvient en imposant avec érudition une logique toute simple : celle du fanatisme, sans que sa plume tremble. Il faut l'écrire : aux antipodes des autofictions et autres provocations de saison, Sébastien Ortiz a écrit le livre le plus iconoclaste de la rentrée. Autant dire l'un des meilleurs romans. »

                Etienne de Montety, Figaro magazine.

 

« Tout cela pour dire que Tâleb est une sorte de conte oriental d’aujourd’hui, ensorcelant comme une légende, poignant comme l’est tout destin, lequel, en Orient plus qu’ailleurs, chérit l’inéluctable »

                Jean-Pierre Thibaudat, Libération.

 

« Sébastien Ortiz n’excuse rien. Suivant son personnage pas à pas, il tourne ses phrases comme un journaliste passé poète faute de réussir à traduire autrement l’épaisseur du réel. Il signe ce faisant une épopée anonyme, témoignage imaginaire d’une sombre réalité. Un récit entêtant, qui combine érudition et désir de comprendre, talent de conter et quête d’humanité. Ce Tâleb est tout à la fois instructif et prenant, sobre et envoûtant. »

                Pascale Haubruge, Le Soir.

 

« La fiction permet ici de pénétrer au cœur d’un système, d’en révéler la beauté cauchemardesque et l’irrésistible cohérence, d’explorer les mécanismes qui structurent sa perception délirante et paranoïaque de la réalité, de souligner les failles par lesquelles le doute s’insinue parfois en menaçant son implacable logique. Le récit de Sébastien Ortiz conjugue ces qualités avec une évidente maîtrise. »

                Patrick de Sinéty, Valeurs actuelles.

 

« Dans une langue superbe et sans jamais vouloir influencer le jugement de son lecteur, Sébastien Ortiz décrit de l’intérieur l’itinéraire d’un jeune homme épris d’absolu transformé en fanatique. Un livre indispensable pour comprendre les événements d’Afghanistan. »

                Le Figaro littéraire.

 

« L’histoire de Hâfiz […] donne, sous la plume neuve de Sébastien Ortiz, un livre dense, profond et utile, écrit dans un style touchant parfois à la poésie, empreint de tendresse et de révolte tout à la fois, à côté duquel il serait dommage de passer.. »

                Joël Bajot, Le Quotidien. 

 

« Mystère d’un destin auquel l’auteur donne toute son épaisseur humaine, et qu’il éclaire avec une étonnante subtilité. »

                 Bernard Loupias, Le Nouvel Observateur.

Extrait :

« Prologue

Il y a quelques années, un savant anglais est venu dans notre ville. Pendant deux semaines, il a couru tous les bazars à la recherche de musiciens afghans. Il a fini par nous trouver dans une maison de thé enfumée de Khyber Bazar, plongés depuis le matin dans une partie d'échecs. Nous le retrouvâmes le soir dans sa chambre d'hôtel. Là, il nous fit écouter sur son magnétophone l'enregistrement d'un morceau de piano, composé, dit-il, par un musicien français du XXe siècle et censé illustrer le chant du loriot. Il nous demanda ce qu'évoquait pour nous cette musique. J'observai Aref le joueur de tablas, Sharif le chanteur ainsi qu'Amir de Herat, virtuose du robâb. Aucun ne savait quoi lui répondre et le silence s'installa. Et puis le savant étranger sortit une autre cassette de ses bagages. Le chant d'un rossignol s'éleva et se répandit dans tous les recoins de la pièce et mes amis poussèrent un « Aaah ! » de surprise et de joie. Aref s'empara de ses fûts et improvisa un tintâl sur la mélodie du rossignol. Puis Amir commença à jouer et mêla les accents de son instrument au rythme des percussions. La voix de Sharif, caverneuse d'abord puis claire comme le cristal de roche, rejoignit bientôt le concert inopiné. Une bonne partie de la nuit s'écoula ainsi, mes amis redoublant d'imagination pour ressusciter les trilles du rossignol. Au petit matin, alors que mes camarades dormaient encore, j'expliquai au musicologue anglais l'amour des Afghans pour les chants d'oiseaux et parmi ceux-ci pour le chant du rossignol, oiseau « aux mille histoires » (hazar dastan) que l'on emmène fièrement dans sa cage aux concerts de musique classique, la symphonie combinée de ses gringottements et de la musique étant considérée comme l'acmé de la jouissance mélodique. Je lui dis que chaque oiseau, selon son espèce, chantait les différents noms de Dieu (« Ya Karim » pour l'un, « Qader Allah » pour l'autre), ce qui faisait de leurs ramages une forme de dikr, un souvenir de Dieu, l'univers sonore de la nature réaffirmant sans cesse la permanence du Tout-Puissant.
     Or il se trouve que jadis notre poète Attâr, l'Apothicaire de Nichâpour, imagina un poème fameux où l'oiseau représente justement l'esprit de l'homme, captif des illusions que le monde place devant ses yeux, barreaux de lumière le séparant de la vérité immuable. Il écrivit un conte immortel dans lequel une volée d'oiseaux tiennent colloque pour désigner leur roi. La huppe, déjà avancée dans la voie de l'introspection, les convainc de partir à la recherche du Simorg, le souverain par excellence, doué de perfection. Les oiseaux s'envolent pour une odyssée qui les conduit à franchir sept vallées : la première vallée est celle de la recherche (talab) ; celle qui vient ensuite est celle de l'amour ('ischc), laquelle est incommensurable ; puis vient la troisième, la connaissance (ma'rifat) ; la quatrième est celle de l'indépendance (istignâ) ; la cinquième celle de l'unité (tauhîd) ; la sixième celle de la stupeur (hairat) ; la septième enfin celle de l'anéantissement (fanâ), qui constitue la dernière étape, infranchissable. À l'issue de leur quête, les trente (si) oiseaux (morg) qui sont parvenus à franchir toutes les vallées découvrent avec stupeur que le Simorg si ardemment poursuivi n'est autre qu'eux-mêmes, qu'ils sont fondus en Lui.
      Le jeune homme dont je vais vous conter l'histoire devra lui aussi franchir des vallées. Il est afghan, ce qui signifie qu'il a perdu d'avance. Car s'il existe beaucoup de malheurs en ce monde, beaucoup en vérité, nul n'égale celui d'être afghan. Certains vont même jusqu'à dire que le Bien et le Mal jouent aux osselets le destin de l'Afghanistan. Il ne fait aucun doute alors que Hâfiz — c'est son nom — est assis sur l'un de ceux-ci, roulé en tous sens par des événements qui le dépassent. Pour cela, parce qu'il n'est ni bon ni mauvais mais qu'il a été jeté au monde pour subir la folie des hommes, la compassion doit lui être offerte inconditionnellement. »

 

© 2019 par Sébastien Ortiz. Tous droits réservés