Tâleb

Tâleb
Récit
, Gallimard, collection blanche, 
176 pages, 
2002

Fils d’Ismaël le luthier de Kharâbât, Hâfiz passe son enfance dans les bazars de Peshawar où les siens ont pu reconstruire leur existence après l’humiliation du départ de Kaboul puis la précarité de la vie dans un camp de réfugiés. Il y a là l’oncle Kamal le contrebandier, la tante Faitana dont la voix se perdit un jour dans les plis de sa robe, le dolent Abdur aux manières de fille et toute la bande des garçons du quartier. Il y a enfin Leylâ, la sœur chérie, contre laquelle il se blottit et qui pour lui convertit la nuit en lumière.
Le parcours de Hâfiz bifurque le jour où il passe les portes de la madrassa. Pendant plusieurs années, il s’y imprègne de la parole de Dieu qui féconde la terre, se prend d’amour pour le prophète et finit par entendre l’appel du Jihad qui tire les Croyants dans le chemin de Dieu et leur épargne la punition du tombeau. Et c’est en Tâleb qu’il entre dans Kaboul assujettie à l’ordre islamique.

« Tâleb » a été en lice notamment pour le Prix Femina et le Prix Médicis.


  

Ce qu’on en a dit…

« Tâleb est un roman fascinant et nécessaire. C’est la biographie, si brève d’un enfant bousculé et trompé par l’histoire. [...] Le roman de Sébastien Ortiz est une totale réussite qui exploite avec discrétion toutes les nuances d’un sujet brûlant. L’auteur ne tente jamais d’influencer notre jugement, il déclenche pourtant une méditation essentielle. »
Hugo Marsan, Le Monde des livres.

« Pour son entrée en littérature, Sébastien Ortiz réussit un livre proprement ensorcelant.  Sans élever la voix, il raconte des choses terribles, la destruction d’une culture, l’embrigadement des âmes. Il y parvient en imposant avec érudition une logique toute simple : celle du fanatisme, sans que sa plume tremble. Il faut l’écrire : aux antipodes des autofictions et autres provocations de saison, Sébastien Ortiz a écrit le livre le plus iconoclaste de la rentrée. Autant dire l’un des meilleurs romans. »
Etienne de Montety, Figaro magazine.

« Tout cela pour dire que Tâleb est une sorte de conte oriental d’aujourd’hui, ensorcelant comme une légende, poignant comme l’est tout destin, lequel, en Orient plus qu’ailleurs, chérit l’inéluctable »
Jean-Pierre Thibaudat, Libération.

« Sébastien Ortiz n’excuse rien. Suivant son personnage pas à pas, il tourne ses phrases comme un journaliste passé poète faute de réussir à traduire autrement l’épaisseur du réel. Il signe ce faisant une épopée anonyme, témoignage imaginaire d’une sombre réalité. Un récit entêtant, qui combine érudition et désir de comprendre, talent de conter et quête d’humanité. Ce Tâleb est tout à la fois instructif et prenant, sobre et envoûtant. »
Pascale Haubruge, Le Soir.

« La fiction permet ici de pénétrer au cœur d’un système, d’en révéler la beauté cauchemardesque et l’irrésistible cohérence, d’explorer les mécanismes qui structurent sa perception délirante et paranoïaque de la réalité, de souligner les failles par lesquelles le doute s’insinue parfois en menaçant son implacable logique. Le récit de Sébastien Ortiz conjugue ces qualités avec une évidente maîtrise. »
Patrick de Sinéty, Valeurs actuelles.

« Dans une langue superbe et sans jamais vouloir influencer le jugement de son lecteur, Sébastien Ortiz décrit de l’intérieur l’itinéraire d’un jeune homme épris d’absolu transformé en fanatique. Un livre indispensable pour comprendre les événements d’Afghanistan. »
Le Figaro littéraire.

« L’histoire de Hâfiz […] donne, sous la plume neuve de Sébastien Ortiz, un livre dense, profond et utile, écrit dans un style touchant parfois à la poésie, empreint de tendresse et de révolte tout à la fois, à côté duquel il serait dommage de passer.. »
Joël Bajot, Le Quotidien.

« Mystère d’un destin auquel l’auteur donne toute son épaisseur humaine, et qu’il éclaire avec une étonnante subtilité. »
Bernard Loupias, Le Nouvel Observateur.

Extrait
« Prologue
Il y a quelques années, un savant anglais est venu dans notre ville. Pendant deux semaines, il a couru tous les bazars à la recherche de musiciens afghans. Il a fini par nous trouver dans une maison de thé enfumée de Khyber Bazar, plongés depuis le matin dans une partie d’échecs. Nous le retrouvâmes le soir dans sa chambre d’hôtel. Là, il nous fit écouter sur son magnétophone l’enregistrement d’un morceau de piano, composé, dit-il, par un musicien français du XXe siècle et censé illustrer le chant du loriot. Il nous demanda ce qu’évoquait pour nous cette musique. J’observai Aref le joueur de tablas, Sharif le chanteur ainsi qu’Amir de Herat, virtuose du robâb. Aucun ne savait quoi lui répondre et le silence s’installa. Et puis le savant étranger sortit une autre cassette de ses bagages. Le chant d’un rossignol s’éleva et se répandit dans tous les recoins de la pièce et mes amis poussèrent un « Aaah ! » de surprise et de joie. Aref s’empara de ses fûts et improvisa un tintâl sur la mélodie du rossignol. Puis Amir commença à jouer et mêla les accents de son instrument au rythme des percussions. La voix de Sharif, caverneuse d’abord puis claire comme le cristal de roche, rejoignit bientôt le concert inopiné. Une bonne partie de la nuit s’écoula ainsi, mes amis redoublant d’imagination pour ressusciter les trilles du rossignol. Au petit matin, alors que mes camarades dormaient encore, j’expliquai au musicologue anglais l’amour des Afghans pour les chants d’oiseaux et parmi ceux-ci pour le chant du rossignol, oiseau « aux mille histoires » (hazar dastan) que l’on emmène fièrement dans sa cage aux concerts de musique classique, la symphonie combinée de ses gringottements et de la musique étant considérée comme l’acmé de la jouissance mélodique. Je lui dis que chaque oiseau, selon son espèce, chantait les différents noms de Dieu (« Ya Karim » pour l’un, « Qader Allah » pour l’autre), ce qui faisait de leurs ramages une forme de dikr, un souvenir de Dieu, l’univers sonore de la nature réaffirmant sans cesse la permanence du Tout-Puissant.
 Or il se trouve que jadis notre poète Attâr, l’Apothicaire de Nichâpour, imagina un poème fameux où l’oiseau représente justement l’esprit de l’homme, captif des illusions que le monde place devant ses yeux, barreaux de lumière le séparant de la vérité immuable. Il écrivit un conte immortel dans lequel une volée d’oiseaux tiennent colloque pour désigner leur roi. La huppe, déjà avancée dans la voie de l’introspection, les convainc de partir à la recherche du Simorg, le souverain par excellence, doué de perfection. Les oiseaux s’envolent pour une odyssée qui les conduit à franchir sept vallées : la première vallée est celle de la recherche (talab) ; celle qui vient ensuite est celle de l’amour (‘ischc), laquelle est incommensurable ; puis vient la troisième, la connaissance (ma’rifat) ; la quatrième est celle de l’indépendance (istignâ) ; la cinquième celle de l’unité (tauhîd) ; la sixième celle de la stupeur (hairat) ; la septième enfin celle de l’anéantissement (fanâ), qui constitue la dernière étape, infranchissable. À l’issue de leur quête, les trente (si) oiseaux (morg) qui sont parvenus à franchir toutes les vallées découvrent avec stupeur que le Simorg si ardemment poursuivi n’est autre qu’eux-mêmes, qu’ils sont fondus en Lui.
   Le jeune homme dont je vais vous conter l’histoire devra lui aussi franchir des vallées. Il est afghan, ce qui signifie qu’il a perdu d’avance. Car s’il existe beaucoup de malheurs en ce monde, beaucoup en vérité, nul n’égale celui d’être afghan. Certains vont même jusqu’à dire que le Bien et le Mal jouent aux osselets le destin de l’Afghanistan. Il ne fait aucun doute alors que Hâfiz — c’est son nom — est assis sur l’un de ceux-ci, roulé en tous sens par des événements qui le dépassent. Pour cela, parce qu’il n’est ni bon ni mauvais mais qu’il a été jeté au monde pour subir la folie des hommes, la compassion doit lui être offerte inconditionnellement. »
© Gallimard, 2002

Couvertures des traductions en langues étrangères : hollandais, portugais, grec.