Portraits birmans

Portraits birmans – Dix-neuf vues de la Shwedagon
Nouvelles, Arléa, 220 pages, 2012

Un chauffeur de taxi errant dans la ville à la recherche d’une chimère. Un alchimiste en quête d’absolu. Une employée de maison trop consciencieuse. Un couple de poissonniers amoureux. Un jeune militant obsédé par Aung San Suu Kyi. Une photographe soucieuse de son indépendance. Un artiste d’avant-garde. Un travesti.
Quel lien unit ces dix-neuf vues, ces dix-neuf vies ? D’abord, une gravitation partagée autour de la Shwedagon, la grande pagode de Rangoun, omniprésente, bienveillante. Mais aussi, une Birmanie qui vit en dépit du souvenir vivace des généraux et de la répression et qu’incarne la présence tutélaire d’Aung San Suu Kyi, dont la libération récente semble entrer en résonance avec ces destinées prises sur le vif, se faisant l’écho d’un vent de renouveau.

Ce qui en a été dit

 » Voici un petit bijou de recueil de portraits saisis sur le vif dans ce magnifique pays de Birmanie. (…) Le livre dit crûment les choses crues, tendrement les choses tendres, bellement les choses belles, avec froide colère ce qui le mérite, et le tout avec empathie. Le détachement de l’esthète serait un péché dans ce pays-là. mais jamais d’emphase indignée. La réalité bien dite suffit »
Jean Hourcade, Asie 21.

Extrait

« Chaque jour, vers onze heures et demie, Han Zan fait une pause dans un petit teashop proche du stade. Il y retrouve d’autres taximen. Comme lui, ils ont eu plusieurs vies avant d’exercer cette profession. Ils déjeunent rapidement puis jouent aux dames avec des cigarettes pour enjeux. Des jets de salive rougis par le bétel fusent dans le caniveau pendant qu’un petit téléviseur recouvert de plastique passe en boucle des chansons à la mode, sous-titrées pour le karaoké. Quand Han Zan en a assez des dames, il va s’allonger sur une chaise longue en osier et fait une courte sieste, les paupières encore fébriles d’avoir fixé la route. Il se remet en route vers une heure. C’est l’heure la plus chaude, à laquelle renoncent la plupart de ses collègues dont la guimbarde pas plus que la sienne n’est climatisée. Rouler sans but, l’esprit ailleurs, lui est devenu une habitude. Il tourne dans la ville en se laissant porter par le trafic, comme un bois flotté, son regard parfois attiré par un mouvement furtif ou ce geste féminin qu’il ne se lasse pas de décomposer et qui consiste, nuque baissée, à remettre en place son thamein en en écartant un pan d’un mouvement large de la main droite pendant que la gauche immobilise le reste du tissu avant l’ajustement ultime. Ses clignotants ne fonctionnent plus : quand il veut bifurquer, il sort la main par une vitre et, selon la signalétique admise, fait tourner son index dans l’espace comme un mage qui voudrait faire apparaître un lapin.
La sortie des bureaux, à dix-sept heures, constitue un pic d’activité. Deux heures plus tard, il en ressort lessivé, les yeux douloureux, la tête engourdie, et, quand il n’en peut plus, il gare son taxi sous un kapokier, dans une courbure de la rue Shwe Gon Taing. Au-delà du lac Thwaysay, la pagode est là, imposante, vibrant dans l’air chaud, rayonnant d’un éclat orangé contre la nuit. Il s’endort. Il se réveille ; elle est encore là, tache d’or sur sa rétine, brûlure indélébile. Il se rendort ; elle est toujours là, avec la persistance d’une illusion. »
© Arléa, 2012.

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Couverture des traductions en langue étrangère : anglais