Mademoiselle Coeur Solitaire

Mademoiselle Cœur Solitaire
Roman
, Gallimard, collection blanche, 
146 pages, 2005

« New York, Greenwich Village, début des années cinquante. Pour avoir pris trop de risques afin de rapporter des clichés sensationnels, un photographe-reporter, L. B. Jefferies (James Stewart), est cloué dans un fauteuil roulant, une jambe dans le plâtre. La canicule qui sévit à Manhattan contraint tout le monde à vivre les fenêtres grandes ouvertes. Jefferies peut ainsi épier ses voisins depuis son appartement qui donne sur une arrière-cour. Ses observations assidues l’amènent à se persuader que l’un d’entre eux a assassiné sa femme. Ses soupçons sont vite partagés par sa maîtresse, Lisa Fremont (Grace Kelly), et son infirmière, Stella (Thelma Ritter).
Telle est l’intrigue de Fenêtre sur cour d’Alfred Hitchcock, la plus efficace métaphore de ce voyeurisme qui est au cœur même de la démarche cinématographique – et littéraire. 
Or, parmi toutes les existences dont le film nous amène à percer l’intimité, l’une a toujours occupé à mes yeux une place singulière et m’a touché plus que les autres. Il s’agit de la pauvre Mademoiselle Cœur Solitaire (« Miss Lonely Hearts »), qui compense par le rêve la vie qui lui a été refusée. Sa lutte magnifique et désespérée pour briser son absolue solitude m’a tant ému que j’aurais souhaité passer avec elle, dans le microcosme du film, bien davantage que les sept minutes du minuscule destin que Hitchcock nous donne à voir. 
Le présent texte a pour dessein de réparer cette injustice.  »

Sébastien Ortiz.

  Ce qu’on en a dit…

« La construction de ce livre est savante : la narration s’inspire du film de Hitchcock, Fenêtre sur cour, et elle est menée par le « quatrième côté aveugle de la cour ». Ce renouvellement de point de vue permet à l’auteur de glisser de pertinentes réflexions sur le regard, d’autant plus perspicaces – mais impuissante – qu’il demeure invisible, comme celui du spectateur dans une salle de cinéma. Mais, après quelques pages, le lecteur peut oublier clins d’œil et références. Son attention se focalise sur l’attachante « Miss Lonely Hearts », un des personnages tellement secondaires du film qu’on ignore jusqu’à son nom. Cette jeune femme cherche à échapper à sa solitude, et le récit du vendredi soir où elle décide d’appliquer les règles des magazines pour trouver son idéal amoureux est particulièrement juste et touchant. Une jolie réussite pour cette interprétation post-moderne d’un chef d’œuvre du cinéma. »
Aliette Armel, Le Monde des livres.

« Tendu, mystérieux, ce « Mademoiselle Cœur Solitaire » est placé sous le signe d’Edward Hopper et de Miles Davis. Ortiz, qui dresse le portrait d’une femme en pleine détresse, a bien eu raison de s’emparer d’une ombre fugacement croisée chez Hitchcock. »
Alexandre Fillon, Madame Figaro. 

« Modeste et ingénieux hommage au chef d’œuvre d’Hitchcock et à ses interprètes, le récit est bien mené et ses péripéties soigneusement combinées. »
Jacques Ferraton, Le Bulletin des lettres.

« De cette héroïne furtive, nous découvrons les moindres secrets, les moindres désirs, tandis qu’en toile de fond se déroule le scénario prévu par Hitchcock. Sébastien Ortiz use d’un style minutieux, précis et détaillé, pour décrire cette vie minuscule. Le récit élégant est mené à la deuxième personne, un « tu » qui augmente l’intimité avec le personnage et ferme le huis clos où se déroule l’action. Un grand et beau livre sur la solitude. »
Jean-Luc Aubarbier, L’Essor sarladais.

« Le narrateur anonyme observe celle qui incarne la vieille fille solitaire dans le film Fenêtre sur Cour, celle dont l’existence est réglée comme du papier à musique, mais creuse et ennuyeuse. Miss Lonely Hearts souffre également d’une maladie appelée Manless Melancholia, la mélancolie d’être sans homme. Et ainsi, cet observateur, un brin amoureux, observe sa douce qui rêve, souffre et décide de sortir le grand jeu pour séduire un homme. Il est derrière ses barricades et écrit la vie de cette femme. Ses observations sont pointilleuses, il semble se glisser dans la peau de sa voisine d’en face, il est dans son corps, sa tête et son coeur. Il ressent son vide et ses souffrances. Il pense à son avenir et rêve à son passé. Il comprend ses meurtrissures, évoque une blessure secrète. Bref, il est clairvoyant en plus d’être voyeur ! C’est honnêtement une lecture ingénieuse et qui donne l’envie de se repasser le film et de zoomer sur Judith Evelyn, l’actrice qui a donné ses traits à Miss Lonely Hearts. Et l’auteur a un talent incroyable pour cerner la psyché féminine, décrire le manque, le vide et la mélancolie amoureuse. Il cerne la solitude, il a les mots pour décrire les tourments de cette femme, il nous la rend attachante et sympathique. Il a réussi à communiquer les sentiments que lui inspirait ce personnage, le lecteur éprouve les mêmes. Ce roman nourri de fantasmes refait le film et Hitchcock lui-même n’aurait pas boudé cette audace; en ce qui me concerne c’est désormais mon coup de coeur à moi ! »
Chez Clarabel

« Qui se souvient de cette voisine esseulée, souvent hors champ, surnommée Miss Lonely Hearts par James Stewart dans Fenêtre sur cour ? Ce fascinant roman désuet, baignant dans l’atmosphère de l’époque, contenu « dans le cadre » du film, s’attache à retracer les allées et venues de cette éternelle amoureuse à qui il manque la beauté d’une Grace Kelly pour plaire aux hommes et dont l’existence « stérile » se résume à des journées creuses, entre le bureau et l’appartement du rez-de-chaussée donnant sur cette fameuses cour, qui fait office d’espace scénique. Une voix off, présence incorporelle, l’observe depuis le « quatrième côté aveugle de la cour », juste sous l’appartement du photographe immobilisé, s’adresse à elle et compatit muettement à sa désolation. Cette femme existe via les inavouables fictions qu’elle se joue, qui l’incitent à douter de sa propre réalité, à se voir en « figurante », « être de fiction tiré de l’imaginaire d’un scénariste »… S’instaure un subtil jeu de mise en abyme (du roman au film, jusqu’au petit théâtre intime du personnage), de confusion des repères, de rétrécissement ou d’élargissement du cadre, assorti d’un voyeurisme qui rejoint l’âme même du film de Hitchcock, ce « monsieur obèse » croisé furtivement… »
B.L., Sitartmag

Extrait

« Je t’ai attendue tout l’après-midi à en avoir mal aux yeux. J’ai guetté le corridor perclus de l’attente de toi et puis voici que tu apparais enfin au bout de ma perspective. Tu marches lentement, lourdement. Tu rentres du bureau dans un état d’accablement que je ne t’ai jamais connu. Non qu’il se soit produit aujourd’hui un quelconque incident pour te miner le moral : la journée a suivi son cours prévisible comme tous les autres jours – une journée de plus que tu auras vécue sans le savoir et aussitôt oubliée, une journée de ta vie qui n’aura pas plus d’importance que la flamme d’une chandelle mouchée par un courant d’air. D’où te vient alors ce sentiment d’oppression ?
Dans la rue, tout à l’heure, tu as failli te sentir mal. Tout t’était vertige : le fourmillement des passants, les bruits assourdissants des klaxons, la lumière brutale des lampadaires et le clignotement agressif des enseignes, un tourbillon de couleurs qui faisait naître des formes monstrueuses sous tes paupières. Une file ininterrompue de marchands ambulants poussaient leur carriole à bras sur le trottoir encombré : vendeurs de glaces, de pastèques de Géorgie (les tranches rouges comme le ciel reposaient sur un lit de glace pilée), de verres de limonade (alignés dans un sillon creusé dans le bloc translucide qui fondait à vue d’œil et formait une rigole dans la caniveau), de hot-dogs, de saucisses de Francfort et tu en oublies… Tu en avais le tournis et seule l’urgence d’être au plus vite chez toi t’a permis de surmonter ce malaise.

A présent tu es assise sur ton lit. Tu n’as pas encore eu la force de te déshabiller, ni même celle d’allumer la lumière si bien que ta chambre sombre lentement dans une obscurité de plus en plus épaisse. Un sentiment insurmontable de lassitude te courbe le dos. Tu ne le vois pas d’où tu es mais par les éclats qu’il projette dans la cour tu devines qu’un soleil rouge sang est en train de mourir au-dessus des toits, que la ville ne se résume plus qu’à une seule vibration agonisante, sauvage, absurde.
Tu perçois des vocalises accompagnées d’accords de piano en provenance d’une zone indéfinie de la cour (indéfinie pour toi car moi je sais qu’ils proviennent du loft de la cantatrice, un ancien atelier de peintre au rez-de-chaussée de mon immeuble et qui donne sur un patio dans lequel on descend par un petit escalier humide). Ce sont quelques notes tristes qui flottent dans l’air chaud et stagnant et résonnent comme l’écho de ton âme étouffante. Tu es assise sur ton couvre-lit blanc en batiste, tout est noir autour de toi, et tu es lasse parce que tu es seule.

Tout ne parle que d’amour et tu es seule. Les magazines, la radio, les chansons n’évoquent que l’amour, depuis le commencement, l’univers tout entier est tendu comme un chapiteau de cirque dans ce seul dessein, vers l’exaucement de cette unique attente et tu es seule.
Tu ne penses plus qu’à une chose : trouver quelqu’un pour enfin briser le martyr de n’exister pour personne, de rentrer chez toi après le travail et de ne trouver personne pour t’accueillir, personne pour se soucier de toi, pour faire même semblant de s’intéresser à la banalité d’une journée semblable aux autres, personne pour donner sens à ce qui sinon t’échappe.
Tu ne rêves plus que d’une chose : avancer dans la vie au bras de quelqu’un et voir tous les obstacles s’abaisser successivement, te dire que tu vis et que tu ne fais pas seulement semblant de vivre, traverser l’existence dans la confiance et le plaisir enfin, être en faillite peut-être de tes illusions mais consommer cette faillite à deux, trouver seulement quelqu’un à qui parler.
Rencontrer quelqu’un : telle est l’obsession qui t’habite jour et nuit, qui dérobe ton sommeil, qui t’aigrit et te désespère. Et tu es seule.

Tu te demandes comment font les autres femmes pour dénicher un compagnon avec autant de naturel, avec autant d’aisance, comme si ce bonheur d’être deux auquel tu aspires plus que tout au monde, elles ne l’avaient pas recherché, comme si elles avaient été exaucées d’un vœu qu’elles n’auraient même pas eu besoin de formuler. Tu ne comprends pas pourquoi les choses les plus aisées à obtenir pour les autres sont pour toi les plus difficiles. Toute ta vie, tu as dû te battre pour accomplir péniblement ce que les autres obtiennent sans même le demander. Et aujourd’hui te voici oubliée sur l’étagère comme l’un de tes bibelots en faïence que n’anime aucune autre finalité que de s’empoussiérer dans l’attente.

Cette injustice te ferait hurler mais tu n’as plus de voix. Pour l’instant, tu es encore en combinaison sur le couvre-lit un peu râpé qui est ton plus fidèle compagnon dans cette chambre esseulée. Tu as froid, tu grelottes malgré les 30°C. Tu ressens un froid qui semble sourdre de tes os même, tirer substance de ta propre moelle.
Ils appellent ça : Manless melancholia, la mélancolie d’être sans homme. »
© Gallimard, 2005.

Couvertures des traductions en langues étrangères : polonais

A lire : Je suis particulièrement fier que mon livre soit référencé sur la base de données cinématographiques Imdb à la page consacrée à la biographie de Judith Evelyn, l’actrice qui a incarné le personnage de Miss Lonelyhearts dans le film d’Hitchcock. Etrange phénomène que celui par lequel la biographie d’une actrice oubliée s’enrichit de la fiction d’un auteur français. Si elle pouvait se douter !