Tuer était une bonne rigolade
16 mai 2018


« Je n’ai pas vu au cours de cette dernière décennie un film aussi puissant, surréaliste et effrayant que celui-ci ». Qui parle ? Werner Herzog, coproducteur du film, documentariste lui-même. De quel film parle-t-il ? « The Act of Killing » (2012) par Joshua Oppenheimer. Soit, en effet, un témoignage hautement dérangeant (et en même temps fascinant) sur la banalité du mal. Le réalisateur filme, en Indonésie (pays qui m’est familier pour y avoir vécu trois ans), au nord de Sumatra en l’occurrence, un groupe d’hommes roublards qui se confient sans aucune honte et en toute impunité sur leur participation active au plus grand bain de sang qu’a connu l’Indonésie moderne, encore largement occulté et pas seulement en Indonésie : la torture et le massacre de plus d’un million (sic) de « communistes » ou prétendus tels par des groupes paramilitaires comme les Pemuda Pancasila affiliés au régime et épaulés par des voyous. On suit en particulier l’un de ces hommes, Anwar Congo, grand-père à l’allure débonnaire et qui a le sourire et la nonchalance d’un Nelson Mandela. Mais qu’on ne s’y trompe pas : l’homme a tué sans ciller des centaines de ses semblables et il en rigole encore. Devant la caméra de J. Oppenheimer, il n’hésite pas à montrer comment il envoyait ses victimes ad patres : en les étranglant à l’aide d’un fil de fer selon la technique du fil à couper le beurre. Congo et ses acolytes de choix (un gros bonhomme immonde portant un catogan et un visage grêlé ; un homme élégant à la fine moustache) font le pèlerinage dans les lieux de leurs exactions en se rappelant leurs bons souvenirs. Et, sans vergogne, ils vont jusqu’à les rejouer dans un petit film amateur aux allures de série B, tantôt film noir, tantôt film gore, tantôt western. Ils croisent les dirigeants actuels des Pemuda Pancasila et des ministres, ils sont fêtés par les médias comme s’ils étaient de joyeux trublions quand leurs mains dégoulinent de sang, preuve s’il en est qu’il reste quelque chose de pourri au royaume d’Indonésie. C’est glaçant, un peu comme « L’honorable W » de Barbet Schroeder, mais en encore plus fort tant est puissant l’effet de décalage et de sidération.



Sur un inconsolé
9 mai 2018


Très jolie évocation de Gérard de Nerval dans ce Nerval l’inconsolé de Daniel Casanave au dessin, David Vandermeulen au scénario et Claire Champion pour la mise en couleurs. On ne dispose sur la vie du poète que d’informations lacunaires piochées dans les écrits de celui-ci ou de ses amis, mais les auteurs ont réussi néanmoins à retranscrire parfaitement l’époque sombre et exaltée à la fois dans laquelle ce drôle de bonhomme a inscrit ses jours. C’est intelligent, c’est vif, c’est enlevé, c’est coloré (superbes couleurs !) et ça privilégie toujours la narration, l’anecdote, le personnage, en refusant toute psychologie facile ou tout didactisme malgré l’important travail de documentation qui a dû être fait. Les paysages d’Orient traversés par Nerval sont, en particulier, très bien rendus, et c’est avec amusement que l’on croise dans leurs frasques Théophile Gautier, Victor Hugo, Pétrus Borel, Auguste Maquet ou Alexandre Dumas. La BD « biographique » à son meilleur.



Oubliettes
4 mai 2018

Il y a quelques mois, un bouquiniste du quai François Mitterrand m’a convaincu de faire l’acquisition du Martyre de l’obèse d’un certain Henri Béraud, totalement inconnu de moi. Je l’ai lu. Au prétexte de dénoncer l’exclusion des « gros » du champ de la séduction, l’auteur livre une intrigue parfaitement indigente, digne du pire vaudeville : un homme obèse s’éprend de la femme outragée de son meilleur ami, laquelle le fera tourner en bourrique en se refusant systématiquement à lui. Le livre se veut roublard et spirituel : il ne fait qu’enfiler des lieux communs d’un autre temps. Au mieux on y voit le reflet d’une bourgeoisie rassie, qui se repaît de plaisanteries dignes de l’Almanach Vermot. Au pire, on ressent un malaise profond devant le sexisme et l’antisémitisme qui percent à maints endroits. Et voici, me renseignant sur l’auteur, que j’apprends qu’il a été condamné en 1944 pour intelligence avec l’ennemi et même condamné à mort avant d’être gracié par De Gaulle. Et voici que je découvre par la même occasion que ce livre médiocre lui a valu d’obtenir le Prix Goncourt en 1922, l’année de la mort de Proust et de la sortie du deuxième tome de Sodome et Gomorrhe, celle aussi de la sortie d’Ulysse de Joyce. Il m’arrive de déplorer la qualité inégale des Goncourt récents : le moins bon dépasse de mille coudées le prose moisie de Béraud.

C’est auprès d’un autre bouquiniste, de Vichy celui-là, que j’ai acquis, par intérêt pour le Japon, Neige sur un amour nippon de Paul Mousset, qui a été récompensé par le Grand Prix de l’Académie française en 1954. C’est le livre d’un grand reporter, qui raconte son séjour à Tokyo depuis lequel il couvrait la guerre de Corée. Le livre est bien écrit et son aspect documentaire est peut-être le plus intéressant. Pour le reste, le récit de ses amours compliquées entre une infirmière américaine et une belle et mystérieuse Japonaise m’ont laissé de marbre.

Je propose donc de laisser ces deux livres et leur auteur dans les oubliettes de l’histoire littéraire : ils s’y trouvent très bien.



Boyhood
25 avril 2018

J’ai été assez impressionné par le film Boyhood de l’Américain Richard Linklater, sorti en 2014 mais dont la grande singularité est d’avoir été tourné par intermittence pendant 12 ans. L’histoire n’a rien de particulièrement original – il s’agit de la chronique attachante de l’enfance puis de l’adolescence d’une jeune garçon élevé par ses parents divorcés – mais le fait de voir grandir le personnage principal tout au long du film (l’acteur a 7 ans au début du tournage, 19 à la fin) ainsi que ses proches produit un effet de réalité très étrange sur le vieillissement et le temps qui passe, que n’aurait pu rendre le procédé classique (et généralement catastrophique) consistant à grimer les acteurs. Même s’il s’agit d’une fiction, le sentiment de réalisme en est d’autant plus fort, comme les réflexions que le procédé génère, nous ramenant forcément au souvenir de celui ou celle que nous fûmes et au constat de ce que nous sommes encore : un corps transformé et raboté par le temps. Le film perturbe en outre notre perception de la durée cinématographique rapportée à la durée réelle : nous nous rendons compte aujourd’hui, pour nous en amuser, du vieillissement des acteurs dans les grandes sagas comme Harry Potter par exemple, ou les séries télé comme Game of Thrones qui courent sur des années. Il est beaucoup plus rare de le ressentir à travers un seul film.



Deux déceptions américaines.
16 avril 2018


J’ai été déçu par les livres de deux écrivaines américaines dont j’attendais peut-être un peu trop.
Dans le célèbre L’Année de la pensée magique (2005), Joan Didion fait le récit détaillé d’une annus horribilis : la mort soudaine de son mari, la grave maladie de sa fille. Livre sur la résilience, donc, sur le combat mené contre la fatalité. Le style du livre est tenu, soucieux d’éviter le pathos en lui préférant la cérébralité, mais ce témoignage, peut-être à cause de qualités littéraires assez moyennes, ne sera pas parvenu à réellement me toucher. La déception provient peut-être du superbe titre du livre, qui ouvrait infiniment l’imaginaire (je ne sais pas pourquoi, je pensais qu’il se déroulait dans les réserves indiennes, au milieu des grands espaces américains, et était empli d’authentique chamanisme).
Premier livre de Laura Kasischke qu’il m’était donné de lire, En un monde parfait (2009), n’a pas non plus rempli ses promesses. Pas grand chose à dire sur le déroulé narratif : on sent qu’on est dans le berceau du creative writing. L’histoire – les tourments d’une femme au foyer sur fond de menace épidémique – ne m’a pas convaincu, peut-être parce que le mélange des genres, loin d’ébranler nos assises, a plutôt tendance à dérouter, voire à agacer. Il doit certainement y avoir un message dans ce livre, mais il m’a en grande partie échappé (critique des pâles horizons de la vie de famille bourgeoise ? de la société de consommation ? de l’Amérique de Bush ?)



L’oncle Mario, le scribouillard.
11 avril 2018


De Mario Vargas Llosa, je n’avais lu qu’Éloge de la marâtre (1988), roman brillant, au style précieux et baroque, délicieusement lubrique, résolument libertin, où un homme riche, fou épris de sa seconde femme (et de son extraordinaire croupe) trouve un rival en la personne de son propre fils.
Avec La tante Julia et le scribouillard (1977), le Prix Nobel 2010 a su d’emblée trouver sa place dans mon panthéon. Le roman possède tous les ingrédients d’un grand livre : une imagination fertile, des personnages hauts en couleur, un style enlevé, des dialogues savoureux. Le structure du livre est très originale : le récit du jeune narrateur (dans lequel Vargas Llosa semble avoir mis beaucoup de lui-même) qui compile des dépêches de presse pour une radio de Lima tout en faisant mollement des études de droit et en rêvant d’écrire, et qui s’éprend de sa tante par alliance, de quinze ans son aînée, alterne avec de drôles d’histoires dont on ne comprend pas tout de suite le rapport avec la trame principale. Jusqu’à ce que le jeune Mario fasse la connaissance d’une célébrité de la radio, à savoir une graphomane génial venu de Bolivie et qui a la charge des feuilletons radiophoniques, extrêmement populaires à l’époque. Ce sont précisément ces feuilletons que nous lisons, délirants à leur façon, excessifs – mais où l’on retrouve dans chacun la prose d’un conteur génial et infatigable nommé Pedro Camacho, sons style, son imaginaire, ses tics de langage, jusqu’à sa désopilante détestation des Argentins. Mais, en même temps que la liaison scandaleuse du narrateur avec sa tante lui vaut des ennuis croissants, Pedro Camacho connaît la surchauffe et part dans des délires de plus en plus incompréhensibles, y compris pour son large public qui finit par perdre pied. Et le pauvre Camacho, personnage touchant et dérisoire, métaphore incarnée du raconteur d’histoires, sombre tout entier avec son univers dans des explosions narratives jubilatoires. Vive Pedro Camacho, le frère de tous les écrivains en mal d’inspiration !



De retour d’Afrique du Sud
2 avril 2018






Je reviens d’un séjour d’une dizaine de jours dans la région du Cap, dans des paysages grandioses de crêtes s’élevant à pic au-dessus de la mer, sous une lumière tranchante comme une lame et qui brûle. J’ai visité les vieux domaines au milieu des vignobles de la région de Stellenbosch et de Franschhoek où une poignée de huguenots français exilés ont introduit jadis la culture de la vigne. Pour accompagner ce voyage dans ma poche le recueil qu’il fallait : Nouvelles africaines : le soleil se lève sur le veld de l’écrivaine britannique, Prix Nobel de littérature, Doris Lessing. Certes, l’action de ces remarquables nouvelles se déroule non en Afrique du sud mais en Rhodésie, où l’auteur a passé sa jeunesse, mais l’Afrique y est sensiblement la même : rude, écrasée de soleil, laborieuse. On y croise des colons (anglais, Afrikaner) et leurs pâles épouses d’une part, des serviteurs et des ouvriers noirs d’autre part, et entre eux ces non-dits, ces points de frottement qui soulignent le gouffre séparant irrémédiablement ces deux catégories que Lessing excelle à mettre en scène à travers des histoires fortes d’une humanité sauvage. Et c’est peut-être lorsque les colons font montre de paternalisme, lorsqu’ils se donnent l’illusion de la proximité avec les Noirs, qu’ils apparaissent comme les plus cruels, à l’image de cette nature vaste et écrasante qui comprime leurs ambitions et étreint leur âme.

« J’avais lu des descriptions de cette sensation, je savais comme l’immensité silencieuse de l’Afrique, sous le soleil antique, acquiert une telle densité et une telle forme dans l’esprit que l’appel même des oiseaux semble menaçant, et qu’une présence macabre semble se dégager des arbres et des rochers. L’on se déplace avec circonspection, comme si le seul fait de passer dérangeait quelque chose d’ancien et cruel, sombre, quelque chose d’énorme et furieux qui pourrait soudain bondir et frapper par derrière. » (p. 18)



Passage à Calcutta
9 mars 2018








Invité par l’Institut français en Inde, j’ai eu la chance récemment de retourner à Calcutta afin de participer, au côté d’autres auteurs (Christian Garcin, Philippe Forest, Shumona Sinha, Makenzy Orcel, David Collin…), à la Foire du Livre de Calcutta où la France était l’invitée d’honneur. Ce furent des rencontres enrichissantes et l’occasion de revoir de nombreux amis dans une ville chère à mon coeur. J’ai été heureux de voir que la traduction anglaise de « Fantômes à Calcutta » continuait son bonhomme de chemin et rencontrait un certain succès auprès de ses lecteurs indiens (effet miroir oblige !). Ma venue a également coïncidé avec le lancement de la traduction de « Portraits birmans », toujours chez l’éditeur Sampark. Je ne peux que souhaiter le même destin à ce second livre, qui a été présenté, sans que je n’y eusse moi-même songé, comme le pendant du premier. La soirée de lancement n’était-elle pas intitulée, en référence à Dickens : « A Tale of Two cities : Calcutta & Yangon » ?



Lectures proustiennes
4 mars 2018




Quelques lectures autour de Marcel Proust aident à passer l’hiver.

Le petit texte qui figurait en préface de Sésame et les lys de John Ruskin, ouvrage que Proust avait traduit, offre, sous le titre Sur la lecture, quelques pages brillantes et superbes sur ce vice impuni tel qu’on le découvre à l’enfance : « Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré. » Ou bien : « Nous sentons très bien que notre sagesse commence où celle de l’auteur finit, et nous voudrions qu’il nous donnât des réponses, quand tout ce qu’il peut faire est de nous donner des désirs. »

Dans Proust fantôme, Jérôme Prieur offre un portrait en mosaïque de Proust à travers de courtes vignettes empreintes d’une érudition sensible, résultat d’une quête personnelle où il marche sur ses pas, s’évertuant à saisir un peu de l’insaisissable d’un homme, où il part « sur les traces de cet héros incroyable comme on cherche à retrouver un proche. » Il procède par saut et gambades, s’appuie sur de vieilles photos, sur des lieux où le grand écrivain est passé. Il cherche à retrouver l’homme à travers son image telle que le passage du temps l’a diffractée. Le portrait chinois qui en résulte emporte la conviction.

Un été avec Proust est un recueil d’articles classés par thèmes (Le temps, Les personnages, L’amour, L’imaginaire, Les lieux, Les arts etc.) qui n’a d’autre ambition que d’introduire l’oeuvre de Proust. Les auteurs sont des proustologues ou des proustophiles avertis. Leur plume est légère, jamais docte, et les citations abondent. À l’origine du recueil, une série d’émissions diffusées pendant l’été 2013 sur France Inter.

J’ai gardé le meilleur pour la fin : l’incroyable Monsieur Proust de Céleste Albaret, la plus que fidèle gouvernante du grand Marcel pendant les neuf dernières années de l’existence de celui-ci, soit entre 1913 et 1922. Le livre, fouillé, offre un témoignage exceptionnel sur la vie d’un homme et d’un artiste hors du commun. On admire l’abnégation de la pauvre Céleste (qui inspira le personnage de Françoise dans La Recherche) obligée de subir les horaires, les maniaqueries, les phobies et autres troubles obsessionnels qui forment le quotidien de Proust. Cette abnégation est sans limite, et l’admiration qu’elle exprime à chaque page pour son grand homme ne laissent d’ailleurs pas d’intriguer, voire de mettre mal à l’aise. Tous les éléments à charge de Proust sont balayés d’un revers de la main (certains, en relation avec sa vie sexuelle en particulier, sont pourtant fameux et ont été amplement documentés par ailleurs), si bien que l’hagiographie qui se dessine peu à peu finit par faire songer à un syndrome de Stockholm : comme si la prisonnière du grand écrivain était tombée progressivement amoureuse de son geôlier. Certaines anecdotes sont croustillantes, certains portraits délectables, mais l’impression demeure que tout n’a pas été dit – et tout ne l’a pas été en effet car demeure, derrière la vie quotidienne, le mystère insondable de la création.



La ville affolée
24 février 2018

Watch Dogs (Ubisoft) est un jeu passionnant. Dans une ville de Chicago reconstituée avec minutie, on y incarne un hacker, qui, pour déjouer un complot dont il serait vain ainsi de rapporter les ressorts complexes, se trouve contraint d’employer ses compétences techniques pour tirer avantage de son environnement urbain high tech. En infiltrant le système informatique de la ville (baptisé ctOS), il peut ainsi prendre le contrôle des smartphones des passants qu’il croise, lire leurs conversations privées, connaître le profil des intéressés, détourner de l’argent de leur compte en banque, pirater les nombreuses caméras de surveillance publiques ou le réseau électrique, espionner les gens, faire sauter les canalisations, contrôler les feux de circulation comme les ponts mobiles ou les rames de métro etc. Il nous est donc donné d’expérimenter comme jamais jusqu’ici, et avec un plaisir parfaitement jouissif, toutes les dérives possibles de la ville intelligente. La jouabilité du jeu (le fait par exemple de voler des véhicules et de rouler à tombeau ouvert dans les rues de la ville) le rapproche de la saga GTA mais un GTA dont l’univers gangsta aura été remplacé par le fantasme geek. Le résultat est irrésistible.