Avant l’aurore
5 décembre 2018

Je suis tombé l’autre jour par hasard, sur Arte, sur un film que je ne connaissais pas consacré aux dernières années de Stefan Zweig et qui s’est révélé une très agréable surprise. Il s’agit de « Vor der Morgenröte » (Avant l’aube) de l’actrice et réalisatrice allemande Maria Schrader, dont le (mauvais) titre français est « Stefan Zweig : adieu à l’Europe« . L’originalité du film est qu’il esquive le traditionnel biopic pour se consacrer à quelques vignettes d’ambiance, quelques séquences qui donnent à voir un Stefan Zweig épuisé par l’exil, devenu fantôme de lui-même malgré les sollicitations continuelles de son public d’admirateurs. On le voit ainsi lors du congrès du PEN Club à Buenos Aires, dans un appartement new-yorkais, dans une plantation de canne à sucre à Bahia ou bien dans les rues de Petrópolis, où il mettra fin à ses jours. Mais c’est comme s’il n’y était déjà plus, et à la mélancolie qui habite cet artiste au bout du rouleau répond avec intelligence une mise en scène méditative, qui révèle avec une grande efficacité, derrière le rideau du quotidien, la tragédie d’un homme qui se confond avec celle du siècle.



D’un best seller bien lisse
24 novembre 2018

Je viens de finir un livre mythique vendu à plus de 30 millions d’exemplaires dans le monde, qui a obtenu le prix Pulitzer en 1961 et qui, selon plusieurs sondages, est le livre préféré des Américains. Et pourtant, à la lecture de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee, je n’ai pu m’empêcher de me dire que le livre valait plus par son intérêt documentaire (la ségrégation dans le sud des Etats-Unis au moment de la Grande Dépression) que par des qualités proprement littéraires. D’abord, le livre est trop long, truffé de digressions et de dialogues inutiles. Ensuite, il choisit le point de vue d’une petite fille, surnommée Scout, mais échoue à nous conférer l’illusion que c’est elle qui parle quand bien même l’auteure utilise la première personne du singulier. Le Momo de La vie devant soi, par exemple, est autrement plus convaincant ! Et puis il y a ce manichéisme facile, ces bons sentiments qui dégoulinent avec notamment ce père, Atticus, si irréprochable moralement, qui s’oppose à un bouseux raciste. Le résultat est que l’on a assez vite l’impression de visionner l’un de ces films au service des valeurs morales que produisait à tour de bras Hollywood dans les années 1950. Bref, c’est un peu court.



Chassé-croisé in black and white
17 novembre 2018

« Cold War » de Pawel Pawlikowski distille un envoûtement tenace. Le film, tourné dans un noir et blanc sublime et porté par des mélodies magnifiques, est chargé d’une grâce que le cinéma contemporain nous offre trop rarement. Le destin contrarié de Wiktor et de la belle Zula épouse celui de l’Europe de la guerre froide. Lui appartient à l’intelligentsia citadine. C’est un musicien de talent que le gouvernement communiste polonais charge de constituer un ensemble folklorique destiné à faire la promotion des cultures traditionnelles. La jeune Zula, effrontée et charmeuse, intègre la troupe et séduit Wiktor. Quelques années plus tard, celui-ci passe à l’Ouest et devient pianiste dans un club de jazz de Saint-Germain-des-Prés. Il broie du noir car Zula a refusé de quitter la Pologne et de le suivre. Quelques années plus tard, elle rejoint son grand amour avant d’être à nouveau séparé de lui.
Pawlikowski, dont j’avais adoré le précédent film, « Ida » (2014), possède à la perfection l’art subtil de l’ellipse : le film se déroule sur une période de 15 ans mais ne nous donne à voir que les séquences les plus intenses de ce couple en pointillés. Le reste, les trous, c’est à l’imaginaire du spectateur de les combler, si bien que rien ne pèse, rien n’est démonstratif, tout est sublimé. « Cold War » (qui aurait mérité un titre plus poétique) est le film le plus romantique que j’aie vu depuis longtemps. Les êtres y sont si légers que cela en serait presque insoutenable.



Requiem pour Miss Lonelyhearts
30 octobre 2018

Je suis tombé par hasard sur un blog espagnol consacré au cinéma et qui évoque sympathiquement l’actrice Judith Evelyn et mon roman Mademoiselle Coeur solitaire. Le blog évoque même « el prestigioso escritor francés Sébastien Ortiz » ce qui est flatteur mais bien loin de la réalité !

L’article se trouve <<ici>>.



Voyager en Inde
24 octobre 2018


Le voyage aux Indes est presque un genre littéraire en soi et il serait trop fastidieux d’énumérer ici les grandes plumes qui s’y sont prêtées. Voici deux romans réjouissants relatant un voyage en Inde qui, conformément à la loi du genre, ne se déroule pas tout à fait comme prévu. Dans Indigo, Catherine Cusset met en scène le truculent voyage d’un groupe d’intellectuels français dans le cadre d’un grand festival culturel que l’on devine être Bonjour India. Certes, l’Inde (du Sud notamment) ne sert que de toile de fond et de catalyseur aux névroses de personnages plus vrais que nature (comme ce Roland, pathétique intellectuel sexagénaire, libertin et atrabilaire), mais écrire sur l’Inde d’un point de vue occidental c’est aussi faire le récit de ces stupeurs et ces incompréhensions et Catherine Cusset excelle à les mettre en scène.
Avec Vacances indiennes, le Britannique William Sutcliffe prend le parti de la dérision. En faisant le récit désopilant des mésaventures d’un jeune Anglais qui a fait l’erreur de s’embarquer pour un voyage en Inde dans le seul but de séduire la jolie fille qu’il convoite, il a écrit le livre définitif, comme on dit, sur cette espèce particulière (et, je dois dire, assez risible) de voyageurs que sont les routards en Inde. Et c’est très réussi.



Limonov à Chisinau
29 septembre 2018





Le voyageur authentique est friand de destinations improbables. C’est ainsi que je suis allé passer quelques jours en Moldavie. Les touristes ne s’y pressent pas et nul ne s’en plaindrait. Chisinau est une petite ville au charme très soviétique – très anachronique, donc. Il n’y a pas grand-chose à y voir mais il fait bon y déambuler. J’y ai donc beaucoup marché, au hasard des boulevards, et lorsque mes pas m’amenaient dans un jardin public, je m’asseyais pour lire Limonov d’Emmanuel Carrère. Une lecture si passionnante, qui se fondait si bien dans le décor, que j’en oubliais tout le reste. Ainsi me fut-il donné de découvrir le destin exceptionnel de ce trublion qui fut successivement voyou en Ukraine, idole de l’underground à Moscou, clochard puis valet de chambre d’un milliardaire à Manhattan, écrivain branché à Paris, soldat perdu dans les guerres des Balkans avant de devenir le vieux chef charismatique d’un parti nationaliste en Russie. Emmanuel Carrère, que je tiens pour l’un de nos plus remarquables auteurs, investit sans la juger cette figure complexe et finalement attachante qui relève autant du salaud que du génie. A travers Limonov, il nous offre le tableau saisissant d’une Russie déboussolée que tantôt l’on adore, tantôt l’on déteste, mais qui jamais ne nous laisse indifférents.



Douce brûlure
9 septembre 2018

Comme apparemment de nombreux critiques qui l’ont découvert lors du dernier Festival de Cannes, j’ai été bluffé par le dernier film de Lee Chang-dong, Burning, actuellement sur les écrans. Inspiré d’une nouvelle de Murakami, dont il a su conserver les brumes narratives, il associe le meilleur du thriller (avec des scènes de filature qui font écho à Vertigo) et une licence contemplative qui rappelle par moment le cinéma de Kim Ki-duk. Les acteurs sont impeccables et le film offre quelques purs moments de cinéma (je pense en particulier à une séquence où la jeune femme cède au kairos et se met à danser seins nus dans la nuit fraîche d’une campagne où l’on entend, au loin, résonner les hauts-parleurs de la propagande nord-coréenne). Hypnotisant.



Parmi les geishas
31 août 2018

Avec son livre Les geishas (Arléa 1988, réédité en 2010), le grand reporter Robert Guillain (1908-1998), qui a passé quarante ans de sa vie en Asie, nous offre une incursion rare dans ce « monde des fleurs et des saules » qui sert de sous-titre à son livre. Ce n’est ni un roman, ni un essai, mais une promenade dans les souvenirs nippons d’un homme qui, sans céder jamais ni à l’exotisme facile ni au didactisme pesant, consent à partager son amour pour ces gardiennes d’une tradition unique en son genre et souvent mal comprise. Les geishas et les maiko que l’on croise au fil de ces souvenirs sont attachantes et le livre fourmille d’anecdotes vécues que l’on se prend à envier tant cet univers nous paraît, à nous, impénétrable.
C’est un monde éphémère et flottant dont un auteur ancien, cité par Guillain, décrit ainsi l’esprit : « Vivre avec le moment, regarder la lune, la neige, les fleurs et les feuilles d’automne, aimer le vin, les femmes et les chants, et se laisser aller dans le courant de la vie comme la gourde creuse qui descend l’eau du fleuve.« 



Thyeste ou l’ivresse de la vengeance
20 août 2018

Je n’étais pas en Avignon cette année. J’ai donc raté le « Thyeste » de Thomas Jolly donné dans la Cour d’honneur du Palais des papes. Qu’à cela ne tienne : grâce à la magie du replay, j’ai pu voir il y a quelques jours la captation du spectacle et comprendre un peu mieux les raisons de l’engouement suscité par le travail de ce jeune metteur en scène. Le spectacle est très impressionnant et Jolly coche toutes les cases, comme on dit, de ce qui fait un succès théâtral : un texte puissant (une tragédie de Sénèque), des comédiens faisant corps avec leur rôle (dont T. Jolly dans le rôle principal), des costumes et des décors flamboyants, un rythme soutenu, une ambiance musicale convaincante (forcément sombre, ici) et d’intelligentes trouvailles de mise en scène (en 2018, le choeur antique slame par la voix d’une comédienne inspirée !) Je regrette de n’avoir pu assister au spectacle en live mais sa captation lui fait parfaitement honneur.



Contemplation
13 août 2018

À Libération qui, en 1985, l’interrogeait sur les raisons pour lesquelles il écrivait, l’écrivain britannique V. S. Naipaul, disparu avant-hier, faisait la réponse suivante, que je trouve très juste :

« Ne pas écrire, c’est ne pas contempler ; ne pas contempler, c’est se révéler incapable d’extraire le sens réel, la pleine valeur de son expérience ; c’est laisser la vie, le temps, s’écouler sans avoir de signification.«