Dans la tête d’Alan Moore
16 septembre 2017

J’avais déjà évoqué ici toute l’admiration que je vouais à Alan Moore, le plus grand scénariste de romans graphiques de notre époque, à qui, si j’étais académicien suédois et quitte à honorer la contre-culture comme elle a voulu le faire l’année dernière, je décernerais volontiers les Prix Nobel de littérature.
Arte a eu la bonne idée de diffuser une série de huit courtes vignettes où le Maître nous parle de son univers et du monde qui nous entoure.
C’est brillant et c’est encore visible ici.



Nouilles froides à Pyongyang
9 septembre 2017

A l’heure où l’on (re)parle de la Corée du Nord, je me suis plongé avec plaisir dans « Nouilles froides à Pyongyang » (2013) de Jean-Luc Coatalem où l’écrivain-voyageur, dont j’avais beaucoup aimé « La consolation des voyages » (2004), narre par le détail le séjour effectué dans le plus fermé des pays du monde en compagnie d’un dandy lymphatique de ses amis, en se faisant passer pour un agent de voyages à la recherches d’une nouvelle destination à inscrire à son catalogue. Les péripéties des deux compères sont évidemment réjouissantes et tout leur rappelle à quel point le pays vit dans une autre dimension que le reste de la planète. On imagine aisément que, comme eux, devant les situations surréalistes auxquelles ils font face, on passerait nous aussi par tous les sentiments : la stupéfaction, l’amusement, l’agacement, la paranoïa, l’accablement, la tristesse…



Avignon 2017
11 août 2017

J’ai eu la chance de passer une semaine au Festival d’Avignon (mon dernier séjour remontait à 1999 !). Comme il y a dix-huit ans, j’ai adoré de pouvoir me laisser porter par la promesse des affiches qui tapissent la ville ou convaincre par les sympathiques distributeurs de flyers qui m’interpellaient dans la rue ou se fichaient devant moi à la terrasse des cafés pour faire l’article sur le spectacle dans lequel, souvent, ils jouaient eux-mêmes. Il y eut bien sûr la foule et la chaleur mais au final je serai tout de même parvenu à voir environ 25 spectacles au sein d’une offre plus que pléthorique (1480 spectacles différents !).
J’ai fait de belles découvertes dans le OFF, comme Livret de famille d’Eric Rouquette, La tempête de Shakespeare par la compagnie « Les Têtes de Bois », un Huis Clos par la compagnie « Les Eclats de Lettre » ou encore Les règles du savoir-vivre dans la société moderne de Jean-Luc Lagarce par la compagnie « Du Jour au Lendemain ».
C’est dans le IN que j’ai vu les deux spectacles les plus mauvais de mon festival (La Fiesta de l’Espagnol Israel Galvan et The Last King of Kakfontein du Sud-Africain Boyzie Cekwana) mais aussi les deux meilleurs : The Great Tamer du Grec Dimitris Papaionnou et Ibsen Huis de l’Australien Simon Stone. Le premier m’a bluffé par son inventivité de chaque instant, son audace, son incroyable poésie au sein d’une performance de pure mise en scène. Ibsen Huis pour sa part proposait un dispositif extrêmement original : au centre de la cour du lycée Saint-Joseph avait été construite une maison en bois aux grande baies vitrées qui tournait sur elle-même laissant voir des tranches de vie différentes d’une seule et même famille sur plus de quarante ans avec ses déchirements, ses non-dits. L’effet était saisissant et la durée du spectacle (4 heures) ajoutait au vertige spatio-temporel. Après l’entracte, la maison, au coeur du dispositif narratif, était même démontée ce qui permettait de figurer sa phase de construction dans les années 1960 comme sa phase de reconstruction en 2017. Les comédiens hollandais étaient excellents et je n’ose imaginer les difficultés auxquelles le metteur en scène a du se confronter pour monter une telle oeuvre. Chapeau bas !

THE GREAT TAMER (2017) / a new work by Dimitris Papaioannou / trailer from Dimitris Papaioannou on Vimeo.



Quelques lectures
30 juillet 2017


J’avais à l’origine l’intention de recenser dans ce blog les livres lus à mesure que je les lisais. Je m’aperçois que je ne possède pas la discipline qui me permettrait de mener cette tâche à bien. Alors, en vrac, quelques ouvrages lus ces dernières semaines :
- Lettres japonaises de Lafcadio Hearn : l’orientaliste , qui a vécu au Japon de 1890 à sa mort en 1904, livre des impressions qui ne manquent ni de charme ni de pertinence sur les mille et une manifestations de cet écart qui sépare la sensibilité nippone de la culture occidentale. Un bon complément à son oeuvre.
- Le monde vert de Brian Aldiss : un roman de science-fiction assez distrayant (sans être bouleversant) qui nous projette dans un temps si lointain que la Terre est devenue une jungle qui tend ses lianes jusqu’à la lune. Ce monde végétal, très hostile, est bien rendu mais j’ai eu l’impression que l’histoire finalement assez peu intéressante des personnages du livre ne servait finalement que de prétexte à la description de cet univers trop éloigné du nôtre pour qu’on puisse s’y reconnaître.
- Moderato cantabile de Marguerite Duras : un classique d’une construction très novatrice, dont la narration et l’acuité du style produisent un effet hypnotique. J’incline toutefois à lui préférer d’autres titres.
- L’interprète des maladies de Jhumpa Lahiri : un joli recueil de nouvelles qui mettent en scène, souvent, et avec une grande sensibilité, l’Inde telle que la rêvent ou s’en souviennent des membres de la diaspora comme l’est l’auteur, qui vit aux Etats-Unis.
- La harpe et l’ombre d’Alejo Carpentier : un livre brillant, au style superbe, à l’érudition impressionnante, sur la découverte des Amériques par Christophe Colomb. La reconstitution que fait l’écrivain cubain des voyages de ce dernier est criante de vérité et de détails. J’ai beaucoup aimé.
- Radiguet, l’enfant avec une canne de François Bott : un très beau portrait de l’écrivain pressé, mort à 20 ans, et de l’environnement culturel dans lequel il a baigné au long de sa courte vie. Le livre est riche en anecdotes sans pour autant crouler sous les références et maintient en permanence la bonne distance avec son sujet sans céder à la tentation de l’hagiographie. On le referme et Radiguet reste un mystère.
- La joyeuse bande d’Atzavara de Manuel Vazquez Montalban : à travers quatre personnages qui fréquentaient les mêmes milieux dans les années 1970 (bourgeoisie barcelonaise aux moeurs libres), l’écrivain catalan dresse habilement le portrait d’une époque, celle de l’Espagne post-franquiste. Pas mal.
- Le régiment part à l’aube de Dino Buzzati : sentant que la mort approche, le grand écrivain italien, à travers la métaphore du régiment en partance, livre ses derniers contes, fables, portraits, réflexions sur le scandale de la mort. La démarche est originale, le résultat souvent brillant.



Sattouf est grand
15 juillet 2017

J’avais découvert Riad Sattouf avec La vie secrète des jeunes. J’avais adoré la série des Pascal Brutal puis celle de l’Arabe du futur, séduit par la capacité de l’auteur à saisir comme personne l’air du temps (personnages, contexte, attitudes, vocabulaire) et à la restituer avec un humour décapant et, ce qui fait sa force, une grande bienveillance. Et voici qu’une nouvelle fois, avec le premier tome des Cahiers d’Esther, je me bidonne quasiment à chaque page en découvrant la vie quotidienne et les aventures de cette petite fille on ne peut plus attachante, que l’on suit à 10 ans (premier tome), à 11 ans (2ème tome), l’auteur ayant l’intention de suivre Esther jusqu’à sa majorité (j’espère qu’il tiendra parole ou que le modèle d’Esther ne l’enverra pas paître d’ici là). Tout ça pour dire que, bref, Sattouf est grand.



L’Italie mortifère
6 juillet 2017






Je suis revenu il y a peu d’une semaine à Naples, que je ne connaissais pas. Le charme si littéraire de la ville a pleinement opéré sur moi qui l’ai sillonnée du matin jusqu’au soir dans ses moindres recoins, un charme canaille, un peu morbide, tel qu’on ne peut par exemple s’empêcher de le ressentir en visitant le saisissant ossuaire des Fontanelle ou en contemplant le Christ voilé de Giuseppe Sanmartino à la chapelle Sansevero, peut-être le plus beau marbre qui soit. L’impression de déchéance qui m’a fait songer parfois à celle du nord de Calcutta s’efface avec la vitalité de la rue napolitaine, joyeusement populaire et gouailleuse. Deux chefs d’oeuvre de la littérature italienne ont accompagné mes pérégrinations.
Le premier se situe non à Naples mais en Sicile. C’est Le léopard de Lampedusa, roman de la déchéance d’un aristocrate au fil de cinquante années de sa vie, roman d’une île sauvage, figée dans ses codes et dans ses mythes, vaste fresque familiale servie par un style d’une puissance et d’une poésie rares.
Le deuxième, c’est « La peau » de Malaparte, qui lui se déroule à Naples juste après le débarquement des Alliés en 1943. J’avais écrit ici à quel point j’avais aimé « Kaputt », lu en Grèce. J’ai retrouvé dans La peau l’audace folle d’un écrivain surdoué qui comme nul autre est capable de trousser des scènes si stupéfiantes, si surréelles, qu’elles se gravent longtemps dans notre mémoire, comme celle de la Vierge de Naples, des perruques, du dîner du général Cork ou du drapeau de peau humaine. On se fiche finalement de savoir quelle est la part d’invention dans de tels épisodes. Et si Malaparte tient autant du mythomane que Malraux, il faut lui reconnaître l’humour en plus.



Berlin par Jason Lutes
21 juin 2017


Le roman graphique Berlin, dont deux tomes ont été publiés à ce stade qui couvrent la période 1928-1933, est LA référence, dans ce genre, s’agissant de la République de Weimar et de la montée des périls dans une Allemagne en pleine déliquescence morale, économique et politique. Les données historiques innombrables et d’une grande précision que brasse cette BD sont impressionnantes, à tel point qu’il vaut mieux l’aborder avec déjà un certain bagage sur la période. Même ainsi, au regard du nombre important de personnages que Lutes met en scène, il arrive qu’on perde un peu pied. L’auteur utilise une ligne claire dont le réalisme est accentué par l’usage exclusif du noir et blanc. Les décors sont superbes, les morphologies d’une diversité inouïe. On rencontre des personnages attachants mais il manque peut-être à l’ensemble le supplément d’âme qui en aurait fait un chef d’oeuvre incontestable.



Du roman à la BD
11 juin 2017




Deux BD parues l’année dernière sont des adaptations de deux grands romans contemporains. La tâche n’était pas facile car on connaît la difficulté de retranscrire par l’image la complexité de la narration romanesque avec le risque soit de dénaturer l’original soit de d’imposer au lecteur des lieux et des visages qui ne correspondent pas à ceux que son imaginaire avait modelés. Le défi était de taille s’agissant de Pereira prétend d’Antonio Tabucchi, de tous les romans que j’ai lus de cet auteur celui auquel je suis le plus attaché, superbe portrait d’un homme seul, grand roman sur Lisbonne et l’engagement politique. Dans sa BD, Pierre-Henry Gomont l’a relevé avec beaucoup de sensibilité et une grande fidélité au roman original. Certes, j’avais imaginé Pereira moins sévère qu’il ne l’a dessiné, plus alourdi, plus pataud encore, mais la ville de Lisbonne est superbement rendue et l’histoire rehaussée par des trouvailles narratives et graphiques originales, tels les petits homoncules rouges qui figurent la conscience de Pereira en application de la théorie pas facile à illustrer de la « confédération des âmes » telle que Tabucchi l’a définie. J’aime beaucoup le graphisme, les couleurs, c’est vraiment réussi.
Nicolas Dumontheuil a quant à lui choisi de mettre en cases La forêt des renards pendus du Finlandais Arto Paasilinna. Le challenge était plus aisé car le roman de Paasilinna est de pure narration, beaucoup moins introspectif que le Tabucchi. Le résultat ne déçoit pas mais curieusement, mis en images, l’histoire de Paasilinna perd un peu de son charme cocasse. Rien à dire sur le dessin de Dumontheuil, avec un décor très bien rendu malgré les tons monochromes, et des personnages qui font penser à Morris (et sont de fait plus « enfantins » que ceux de Gomont), mais le parti-pris de fidélité absolue à l’original m’a laissé un peu sur ma faim, me privant de tout effet de surprise.



Article du Matricule des Anges
9 juin 2017

Un très sympathique article dans Le Matricule des Anges de ce mois-ci



Le pandémonium de Nicolas de Crécy
17 mai 2017


Nicolas de Crécy est l’un de mes auteurs de bandes dessinées favori, dont je suis le travail depuis des années (Monsieur Fruit, Léon la Came, Salvatore, Période glaciaire etc.) Je suis très admiratif de son imaginaire puissant, absurde, poétique, hésitant entre le fellinien et le rabelaisien, le tout porté par un sens aigu de la narration, très cinématographique. C’est toujours avec une grande jubilation que je me laisse embarquer dans ses purs délires. Son art comme son dessin s’affinent avec le temps, comme en viennent témoigner deux de ses derniers ouvrages. Le premier, La République du catch, est comme toujours chez lui parfaitement irrésumable : on y croise un nourrisson parrain de la mafia, un manchot (l’animal) qui joue du piano, le yokaï d’un cycliste raté aux bras extensibles, une tête sans corps, des catcheurs… Sur des bases toujours improbables, De Crécy tient fermement son histoire sur plus de 200 pages, dans cet album sorti simultanément en France et au Japon. Un monde flottant est un projet différent mais lui aussi lié à l’imaginaire nippon. Il s’agit d’un livre accordéon où de larges planches en couleurs dépeignent des yokaï et sont associées à des haïkus. Le résultat est superbe.