L’intelligence de la temporalité
6 novembre 2017

« Ceci dès maintenant apparaît limpide et clair : ni les choses futures ni les choses passées ne sont, et c’est improprement qu’on dit : il y a trois temps, le passé, le présent et le futur. Mais peut-être pourrait-on dire au sens propre : il y a trois temps, le présent du passé, le présent du présent, le présent du futur. Il y a en effet dans l’âme, d’une certaine façon, ces trois modes du temps, et je ne les vois pas ailleurs : le présent du passé, c’est la mémoire ; le présent du présent, c’est la vision ; le présent du futur, c’est l’attente. »

Saint-Augustin, Confessions, XI, 20



Deux fenêtres sur le Brésil
1 novembre 2017


C’est un peu par hasard que j’ai pu voir deux films brésiliens récents, étrangement similaires dans le tableau qu’ils dessinent de la société brésilienne contemporaine. Ces films sont « Les bruits de Recife » (2012) de Kleber Mendonça Filho et « Casa Grande » (2014) de Felipe Gamarano Barbosa. Oeuvres de cinéastes relativement jeunes – 49 ans pour l’un, 37 pour l’autre -, on y retrouve nombre de traits communs qui, pour le néophyte du Brésil que je suis, semblent bien le reflet d’autant de fractures au sein de la société brésilienne actuelle : les rapports de classes, la question du racisme, la violence, l’obsession de la sécurité, la paranoïa et la schizophrénie. Ces thèmes forment le soubassement de ces deux oeuvres, que l’on circule parmi les habitants d’un quartier résidentiel de la classe moyenne de Recife ou que l’on accompagne les questionnements d’un adolescent de la classe aisée à Rio. Au-delà de leur proposition narrative, de leur mise en scène efficace et de la qualité de leurs interprètes, ces deux films qui valent aussi par l’image qu’ils donnent à voir d’une société aux ressorts complexes, bien loin des clichés de fête et de légèreté qui lui sont encore associés.



Salut l’artiste…
15 octobre 2017

Je suis très affecté par la mort de Jean Rochefort. Son intelligence, son élégance, sa drôlerie en faisaient un très grand monsieur en plus d’être un acteur irrésistible chez Yves Robert ou Patrice Leconte. Il y a une dizaine d’années, à la sortie d’une projection à Cannes et juste après que Jean-Pierre Marielle m’avait taxé une cigarette (!), j’avais vaincu ma timidité pour aller échanger quelques mots avec lui. Nous avions parlé d’Erik Satie, dont la musique avait accompagné quelque temps plus tôt sa lecture sur scène de sketches de Fernand Reynaud. J’en garde un souvenir ému : il était la gentillesse et la courtoisie incarnées. On peut réécouter une série d’entretiens qu’il avait accordés à France Culture en 2012. On l’y retrouve tout entier, avec ce mélange ravageur d’humour et de mélancolie. Il va laisser un grand vide dans le cinéma français. Sale époque : après Jeanne Moreau, après Claude Rich, la France perd trois comédiens indispensables, et, au surplus, comme par un fait exprès, trois voix parfaitement ensorcelantes.



Habibi
9 octobre 2017



De l’Américain Craig Thompson j’avais beaucoup aimé « Blankets » (2003), récit intimiste situé aux Etats-Unis. Avec le non moins volumineux « Habibi » (2011, 650 pages !), il pousse son art à un niveau encore supérieur. Sous la forme d’un conte oriental qui peu à peu acquiert de fortes résonances contemporaines (pollution, extrême pauvreté du Quart Monde), Thompson raconte l’histoire de la rencontre entre deux enfants, une jolie petite fille et un petit garçon noir, voués à l’esclavage dans une contrée d’Orient sans âge et sans lieu : ils s’épaulent, ils vivent en Robinsons dans un navire échoué sur les dunes du désert, puis la vie les sépare avant qu’ils ne se retrouvent, devenus adultes, dans le palais d’un sultan de pacotille. Résumée ainsi, l’histoire sent le déjà vu, mais ce qui fait l’intérêt du roman graphique c’est l’art qu’a l’auteur de la digression, de l’ornementation et de l’arabesque. Car, au-delà du récit principal, il offre une plongée éminemment graphique dans le substrat culturel de l’Islam ancien, ses mythes fondateurs, la puissance divine et réalisatrice de son écriture, son iconographie, sa cosmogonie, et tout cela explose sur la page sans que la profonde érudition du propos n’écrase le reste. Par cela seul, le livre, de gageure, devient pari réussi.



Lectures indigestes
5 octobre 2017


Quel mal ai-je eu à finir ces deux volumes roboratifs dont la lecture m’a passablement ennuyé !
Le premier, c’est « Citadelle » de Saint-Exupéry. Je n’ai jamais compris l’engouement que suscitait cet auteur que l’on dit culte. Je m’ennuie à chacun de ses livres. Celui-ci est le pire : près de 500 pages sentencieuses, boursouflées, où le grand homme nous livre ses réflexions sur le monde dans un nuage orientalisant de spiritualité marshmallow. Sur les vingt premières pages, j’avoue que le style m’a séduit – puis j’ai très vite lâché prise à la lecture de phrases absconses comme celle-ci, prise au hasard : « Ah, Seigneur ! qu’un jour, engrangeant Votre création, vous ouvriez ce grand portail à la race bavarde des hommes et les rangiez dans l’étable éternelle, quand les temps seront révolus, et enleviez, comme on guérit des maladies, leur sens à nos questions. »
J’ai eu également le plus grand mal à lire la starlette neurasthénique des lettres américaines, à savoir Emily Dickinson. Aucun de ses vers ne m’a parlé, peut-être, là aussi, parce que ceux-ci sont par trop empreints à mon goût de bondieuseries datées. Il n’y a qu’à voir le champ lexical que la poétesse emploie : il n’est question que d’Eternité, de Céleste Royaume, de Ténèbres, de Ciel, de Chérubins, de Résurrection. Tout y est abstrait à l’excès, désincarné. Je comprends bien que tout cela parle à l’imaginaire profondément chrétien des Américains, que cette oeuvre soit même fondatrice pour eux, mais elle ne me parle pas à moi. En anglais, dans leur version originale, les vers résonnent un peu mieux, acquièrent même quelque chose de très rock n’roll et c’est peut-être en chansons qu’E.Dickinson gagnerait à être écoutée.



Le meilleur de l’humour juif
25 septembre 2017

Je signale la parution récente, chez Chiflet & Cie, du dernier ouvrage de mon ami Franck Médioni, L’humour juif expliqué à ma mère. Le livre prend la forme d’une anthologie classée selon sept thèmes (« Les Juifs sont juifs », « Dieu est juif », « Ma mère est juif », « L’argent est juif » etc.) et où s’entrecroisent extraits de dialogues, histoires drôles, citations, le tout choisi avec le goût le plus sûr, faisant mouche à chaque fois par les vertus du Witz, cette saillance de l’esprit qui longe les gouffres. On y retrouve bien sûr les stars du genre (il n’y a rien à faire, je ne résiste à aucun des bons mots de Woody Allen !) mais également des noms moins connus et qu’il était temps de découvrir. Chaque chapitre est introduit par Franck himself s’adressant à sa mère, jamais aussi efficace que quand il dégaine son mauvais esprit : « Parfois j’imagine qu’une vie existe sans ma mère et mon milligramme quotidien de Lexomil. Parfois, je pense à fuir, à m’exiler, et m’installer en Terre promise, mener la vie douce et ensoleillée d’un Israélien : cultiver des avocats et tirer sur des Arabes. » Quand on vous dit que c’est drôle !



Dans la tête d’Alan Moore
16 septembre 2017

J’avais déjà évoqué ici toute l’admiration que je vouais à Alan Moore, le plus grand scénariste de romans graphiques de notre époque, à qui, si j’étais académicien suédois et quitte à honorer la contre-culture comme elle a voulu le faire l’année dernière, je décernerais volontiers les Prix Nobel de littérature.
Arte a eu la bonne idée de diffuser une série de huit courtes vignettes où le Maître nous parle de son univers et du monde qui nous entoure.
C’est brillant et c’est encore visible ici.



Nouilles froides à Pyongyang
9 septembre 2017

A l’heure où l’on (re)parle de la Corée du Nord, je me suis plongé avec plaisir dans « Nouilles froides à Pyongyang » (2013) de Jean-Luc Coatalem où l’écrivain-voyageur, dont j’avais beaucoup aimé « La consolation des voyages » (2004), narre par le détail le séjour effectué dans le plus fermé des pays du monde en compagnie d’un dandy lymphatique de ses amis, en se faisant passer pour un agent de voyages à la recherches d’une nouvelle destination à inscrire à son catalogue. Les péripéties des deux compères sont évidemment réjouissantes et tout leur rappelle à quel point le pays vit dans une autre dimension que le reste de la planète. On imagine aisément que, comme eux, devant les situations surréalistes auxquelles ils font face, on passerait nous aussi par tous les sentiments : la stupéfaction, l’amusement, l’agacement, la paranoïa, l’accablement, la tristesse…



Avignon 2017
11 août 2017

J’ai eu la chance de passer une semaine au Festival d’Avignon (mon dernier séjour remontait à 1999 !). Comme il y a dix-huit ans, j’ai adoré de pouvoir me laisser porter par la promesse des affiches qui tapissent la ville ou convaincre par les sympathiques distributeurs de flyers qui m’interpellaient dans la rue ou se fichaient devant moi à la terrasse des cafés pour faire l’article sur le spectacle dans lequel, souvent, ils jouaient eux-mêmes. Il y eut bien sûr la foule et la chaleur mais au final je serai tout de même parvenu à voir environ 25 spectacles au sein d’une offre plus que pléthorique (1480 spectacles différents !).
J’ai fait de belles découvertes dans le OFF, comme Livret de famille d’Eric Rouquette, La tempête de Shakespeare par la compagnie « Les Têtes de Bois », un Huis Clos par la compagnie « Les Eclats de Lettre » ou encore Les règles du savoir-vivre dans la société moderne de Jean-Luc Lagarce par la compagnie « Du Jour au Lendemain ».
C’est dans le IN que j’ai vu les deux spectacles les plus mauvais de mon festival (La Fiesta de l’Espagnol Israel Galvan et The Last King of Kakfontein du Sud-Africain Boyzie Cekwana) mais aussi les deux meilleurs : The Great Tamer du Grec Dimitris Papaionnou et Ibsen Huis de l’Australien Simon Stone. Le premier m’a bluffé par son inventivité de chaque instant, son audace, son incroyable poésie au sein d’une performance de pure mise en scène. Ibsen Huis pour sa part proposait un dispositif extrêmement original : au centre de la cour du lycée Saint-Joseph avait été construite une maison en bois aux grande baies vitrées qui tournait sur elle-même laissant voir des tranches de vie différentes d’une seule et même famille sur plus de quarante ans avec ses déchirements, ses non-dits. L’effet était saisissant et la durée du spectacle (4 heures) ajoutait au vertige spatio-temporel. Après l’entracte, la maison, au coeur du dispositif narratif, était même démontée ce qui permettait de figurer sa phase de construction dans les années 1960 comme sa phase de reconstruction en 2017. Les comédiens hollandais étaient excellents et je n’ose imaginer les difficultés auxquelles le metteur en scène a du se confronter pour monter une telle oeuvre. Chapeau bas !

THE GREAT TAMER (2017) / a new work by Dimitris Papaioannou / trailer from Dimitris Papaioannou on Vimeo.



Quelques lectures
30 juillet 2017


J’avais à l’origine l’intention de recenser dans ce blog les livres lus à mesure que je les lisais. Je m’aperçois que je ne possède pas la discipline qui me permettrait de mener cette tâche à bien. Alors, en vrac, quelques ouvrages lus ces dernières semaines :
- Lettres japonaises de Lafcadio Hearn : l’orientaliste , qui a vécu au Japon de 1890 à sa mort en 1904, livre des impressions qui ne manquent ni de charme ni de pertinence sur les mille et une manifestations de cet écart qui sépare la sensibilité nippone de la culture occidentale. Un bon complément à son oeuvre.
- Le monde vert de Brian Aldiss : un roman de science-fiction assez distrayant (sans être bouleversant) qui nous projette dans un temps si lointain que la Terre est devenue une jungle qui tend ses lianes jusqu’à la lune. Ce monde végétal, très hostile, est bien rendu mais j’ai eu l’impression que l’histoire finalement assez peu intéressante des personnages du livre ne servait finalement que de prétexte à la description de cet univers trop éloigné du nôtre pour qu’on puisse s’y reconnaître.
- Moderato cantabile de Marguerite Duras : un classique d’une construction très novatrice, dont la narration et l’acuité du style produisent un effet hypnotique. J’incline toutefois à lui préférer d’autres titres.
- L’interprète des maladies de Jhumpa Lahiri : un joli recueil de nouvelles qui mettent en scène, souvent, et avec une grande sensibilité, l’Inde telle que la rêvent ou s’en souviennent des membres de la diaspora comme l’est l’auteur, qui vit aux Etats-Unis.
- La harpe et l’ombre d’Alejo Carpentier : un livre brillant, au style superbe, à l’érudition impressionnante, sur la découverte des Amériques par Christophe Colomb. La reconstitution que fait l’écrivain cubain des voyages de ce dernier est criante de vérité et de détails. J’ai beaucoup aimé.
- Radiguet, l’enfant avec une canne de François Bott : un très beau portrait de l’écrivain pressé, mort à 20 ans, et de l’environnement culturel dans lequel il a baigné au long de sa courte vie. Le livre est riche en anecdotes sans pour autant crouler sous les références et maintient en permanence la bonne distance avec son sujet sans céder à la tentation de l’hagiographie. On le referme et Radiguet reste un mystère.
- La joyeuse bande d’Atzavara de Manuel Vazquez Montalban : à travers quatre personnages qui fréquentaient les mêmes milieux dans les années 1970 (bourgeoisie barcelonaise aux moeurs libres), l’écrivain catalan dresse habilement le portrait d’une époque, celle de l’Espagne post-franquiste. Pas mal.
- Le régiment part à l’aube de Dino Buzzati : sentant que la mort approche, le grand écrivain italien, à travers la métaphore du régiment en partance, livre ses derniers contes, fables, portraits, réflexions sur le scandale de la mort. La démarche est originale, le résultat souvent brillant.