Sur « Mademoiselle Coeur Solitaire »
7 juillet 2018

Mme Margareth Amatulli, chercheuse et enseignante à l’université d’Urbino en Italie, a consacré l’année dernière (mais je suis tombé dessus récemment), dans la revue « Linguae & – Rivista di lingue et culture moderne », une étude brillante à Mademoiselle Coeur Solitaire en relation avec le chef d’oeuvre d’Hitchcock « Fenêtre sur cour » dont mon livre est une manière de remake jouant sur les différents points de vue. Il va sans dire que je suis très heureux que l’université s’intéresse à mon travail, de manière aussi intelligente qui plus est.
L’article en question est sous-titré : « De l’écran à la page : une régulation des regards ». Pour ceux que l’italien n’effraie pas, il peut être lu en intégralité ici.



Deux films de casse
27 juin 2018


Le hasard m’a fait revoir récemment deux chefs d’oeuvre du film noir, tout deux sortis en 1956 : « Bob le Flambeur » de Jean-Pierre Melville et « L’ultime razzia » (The Killing) de Stanley Kubrick. Outre leur date de sortie, les parallèles entre les deux films sont nombreux : histoire d’un braquage raté (du casino de Deauville pour le premier, d’un champ de courses pour le deuxième) ; utilisation d’un noir et blanc somptueux ; montage audacieux ; personnages interlopes dont celui d’une femme fatale (Lolita perdue chez Melville, épouse vénale d’un minable chez Kubrick) et d’un chef de bande charismatique (joué par Roger Duchesne chez Melville et par Sterling Hayden chez Kubrick) ; forte identité visuelle avec de superbes plans de ville, la nuit notamment ; atmosphère vénéneuse ; exacerbation des sentiments. Tous les ingrédients y sont présents, magnifiés. La patte de deux réalisateurs géniaux, tout en étant très différents, s’y ressent à chaque plan. Mais à y bien réfléchir, deux films pas tout à fait noirs cependant puisque leur héros s’en tire à bon compte à la fin !



Lettres à Lou
12 juin 2018


La correspondance amoureuse qu’ont entretenue Guillaume Apollinaire et Louise de Coligny-Châtillon entre septembre 1914 et janvier 1916, collationnée dans le célèbre recueil intitulé Lettres à Lou, est certainement l’une des plus belles de la langue française. Le poète éperdu d’amour s’y montre le plus entier, le plus sincère, le plus hénaurme, le plus truculent qui soit. Ses lettres, écrites dans les conditions spartiates du front, sont un festival de fulgurances poétiques, d’allusions salaces et de descriptions inspirées de la vie lente des poilus retranchés. On s’amuse à retrouver certaines ritournelles d’une missive à l’autre, comme l’injonction faite à Lou de ne « pas trop se faire menotte » ou la demande sans cesse réitérée de son tour de doigt afin que le poète-soldat, dans ses moments de désoeuvrement, puisse lui fabriquer une bague dans l’aluminium des projectiles allemands. Mais, comme le veut le dicton : loin des yeux, loin du coeur. À mesure que le temps passe, on sent bien que Lou échappe à Guillaume, qu’elle désamorce ses ardeurs. Lui s’emploie à faire bonne figure, prêt à se contenter de miettes. Il atténue le caractère torride de ses lettres. Il feint de se résoudre à n’être plus qu’un ami pour elle et ravale ses larmes en acceptant qu’en femme libre elle se consacre à un autre amant, lui aussi au front, le surnommé Toutou. Mais le malheur du poète (avant qu’il ne tombe amoureux de Madeleine) fait le bonheur du lecteur et sa poésie, même destinée à quelqu’une qui ne la méritait peut-être pas, atteint partout au sublime.

Mes souvenirs ce sont ces plaines éternelles
Que virgulent, ô Lou, les sinistres corbeaux
L’avion de l’amour a refermé ses ailes
Et partout à la ronde on trouve des tombeaux



S’élever puis retomber
26 mai 2018

Il m’a fallu atteindre mon âge déjà avancé pour découvrir le chef d’oeuvre qu’est Martin Eden de Jack London. On le tient peut-être ce fameux « grand roman américain » ! Roman d’une ambition contrariée, roman de la fièvre d’écrire, roman de la pugnacité et de l’énergie de vivre, roman des barrières que la différence de classe met à l’amour, roman de l’ascension puis de la chute, roman de l’amour de l’art sans le filtre des préjugés, roman de la jeunesse sans limites et de la sincérité la plus sublime, Martin Eden est tout cela à la fois. Son soubassement, que l’on reconnaît en grande partie autobiographique, fait aimer l’homme Jack London comme peu de livres parviennent à le faire de leur auteur. Pour l’écrivain en proie au doute ou à la paresse, il est une potion de vigueur et un appel à la persévérance car combien peu pèsent nos petits problèmes face à la trajectoire fracassée du si attachant Martin !



The Boss
23 mai 2018

Grande tristesse bien sûr en apprenant la mort aujourd’hui de Philip Roth. Il était à mes yeux, sans aucun doute, le plus grand parmi nos contemporains. Il nous laisse heureusement une oeuvre inépuisable, à lire et à relire. Il avait eu, il y a huit ans, le courage de mettre un point final à son oeuvre, de peur d’écrire le livre de trop et parce qu’il savait ne plus posséder les moyens gigantesques que son oeuvre sollicitait. Il n’aura donc jamais eu le Prix Nobel. Cette injustice restera comme une tache (sic) dans l’histoire du comité suédois.



Tuer était une bonne rigolade
16 mai 2018


« Je n’ai pas vu au cours de cette dernière décennie un film aussi puissant, surréaliste et effrayant que celui-ci ». Qui parle ? Werner Herzog, coproducteur du film, documentariste lui-même. De quel film parle-t-il ? « The Act of Killing » (2012) par Joshua Oppenheimer. Soit, en effet, un témoignage hautement dérangeant (et en même temps fascinant) sur la banalité du mal. Le réalisateur filme, en Indonésie (pays qui m’est familier pour y avoir vécu trois ans), au nord de Sumatra en l’occurrence, un groupe d’hommes roublards qui se confient sans aucune honte et en toute impunité sur leur participation active au plus grand bain de sang qu’a connu l’Indonésie moderne, encore largement occulté et pas seulement en Indonésie : la torture et le massacre de plus d’un million (sic) de « communistes » ou prétendus tels par des groupes paramilitaires comme les Pemuda Pancasila affiliés au régime et épaulés par des voyous. On suit en particulier l’un de ces hommes, Anwar Congo, grand-père à l’allure débonnaire et qui a le sourire et la nonchalance d’un Nelson Mandela. Mais qu’on ne s’y trompe pas : l’homme a tué sans ciller des centaines de ses semblables et il en rigole encore. Devant la caméra de J. Oppenheimer, il n’hésite pas à montrer comment il envoyait ses victimes ad patres : en les étranglant à l’aide d’un fil de fer selon la technique du fil à couper le beurre. Congo et ses acolytes de choix (un gros bonhomme immonde portant un catogan et un visage grêlé ; un homme élégant à la fine moustache) font le pèlerinage dans les lieux de leurs exactions en se rappelant leurs bons souvenirs. Et, sans vergogne, ils vont jusqu’à les rejouer dans un petit film amateur aux allures de série B, tantôt film noir, tantôt film gore, tantôt western. Ils croisent les dirigeants actuels des Pemuda Pancasila et des ministres, ils sont fêtés par les médias comme s’ils étaient de joyeux trublions quand leurs mains dégoulinent de sang, preuve s’il en est qu’il reste quelque chose de pourri au royaume d’Indonésie. C’est glaçant, un peu comme « L’honorable W » de Barbet Schroeder, mais en encore plus fort tant est puissant l’effet de décalage et de sidération.



Sur un inconsolé
9 mai 2018


Très jolie évocation de Gérard de Nerval dans ce Nerval l’inconsolé de Daniel Casanave au dessin, David Vandermeulen au scénario et Claire Champion pour la mise en couleurs. On ne dispose sur la vie du poète que d’informations lacunaires piochées dans les écrits de celui-ci ou de ses amis, mais les auteurs ont réussi néanmoins à retranscrire parfaitement l’époque sombre et exaltée à la fois dans laquelle ce drôle de bonhomme a inscrit ses jours. C’est intelligent, c’est vif, c’est enlevé, c’est coloré (superbes couleurs !) et ça privilégie toujours la narration, l’anecdote, le personnage, en refusant toute psychologie facile ou tout didactisme malgré l’important travail de documentation qui a dû être fait. Les paysages d’Orient traversés par Nerval sont, en particulier, très bien rendus, et c’est avec amusement que l’on croise dans leurs frasques Théophile Gautier, Victor Hugo, Pétrus Borel, Auguste Maquet ou Alexandre Dumas. La BD « biographique » à son meilleur.



Oubliettes
4 mai 2018

Il y a quelques mois, un bouquiniste du quai François Mitterrand m’a convaincu de faire l’acquisition du Martyre de l’obèse d’un certain Henri Béraud, totalement inconnu de moi. Je l’ai lu. Au prétexte de dénoncer l’exclusion des « gros » du champ de la séduction, l’auteur livre une intrigue parfaitement indigente, digne du pire vaudeville : un homme obèse s’éprend de la femme outragée de son meilleur ami, laquelle le fera tourner en bourrique en se refusant systématiquement à lui. Le livre se veut roublard et spirituel : il ne fait qu’enfiler des lieux communs d’un autre temps. Au mieux on y voit le reflet d’une bourgeoisie rassie, qui se repaît de plaisanteries dignes de l’Almanach Vermot. Au pire, on ressent un malaise profond devant le sexisme et l’antisémitisme qui percent à maints endroits. Et voici, me renseignant sur l’auteur, que j’apprends qu’il a été condamné en 1944 pour intelligence avec l’ennemi et même condamné à mort avant d’être gracié par De Gaulle. Et voici que je découvre par la même occasion que ce livre médiocre lui a valu d’obtenir le Prix Goncourt en 1922, l’année de la mort de Proust et de la sortie du deuxième tome de Sodome et Gomorrhe, celle aussi de la sortie d’Ulysse de Joyce. Il m’arrive de déplorer la qualité inégale des Goncourt récents : le moins bon dépasse de mille coudées le prose moisie de Béraud.

C’est auprès d’un autre bouquiniste, de Vichy celui-là, que j’ai acquis, par intérêt pour le Japon, Neige sur un amour nippon de Paul Mousset, qui a été récompensé par le Grand Prix de l’Académie française en 1954. C’est le livre d’un grand reporter, qui raconte son séjour à Tokyo depuis lequel il couvrait la guerre de Corée. Le livre est bien écrit et son aspect documentaire est peut-être le plus intéressant. Pour le reste, le récit de ses amours compliquées entre une infirmière américaine et une belle et mystérieuse Japonaise m’ont laissé de marbre.

Je propose donc de laisser ces deux livres et leur auteur dans les oubliettes de l’histoire littéraire : ils s’y trouvent très bien.



Boyhood
25 avril 2018

J’ai été assez impressionné par le film Boyhood de l’Américain Richard Linklater, sorti en 2014 mais dont la grande singularité est d’avoir été tourné par intermittence pendant 12 ans. L’histoire n’a rien de particulièrement original – il s’agit de la chronique attachante de l’enfance puis de l’adolescence d’une jeune garçon élevé par ses parents divorcés – mais le fait de voir grandir le personnage principal tout au long du film (l’acteur a 7 ans au début du tournage, 19 à la fin) ainsi que ses proches produit un effet de réalité très étrange sur le vieillissement et le temps qui passe, que n’aurait pu rendre le procédé classique (et généralement catastrophique) consistant à grimer les acteurs. Même s’il s’agit d’une fiction, le sentiment de réalisme en est d’autant plus fort, comme les réflexions que le procédé génère, nous ramenant forcément au souvenir de celui ou celle que nous fûmes et au constat de ce que nous sommes encore : un corps transformé et raboté par le temps. Le film perturbe en outre notre perception de la durée cinématographique rapportée à la durée réelle : nous nous rendons compte aujourd’hui, pour nous en amuser, du vieillissement des acteurs dans les grandes sagas comme Harry Potter par exemple, ou les séries télé comme Game of Thrones qui courent sur des années. Il est beaucoup plus rare de le ressentir à travers un seul film.



Deux déceptions américaines.
16 avril 2018


J’ai été déçu par les livres de deux écrivaines américaines dont j’attendais peut-être un peu trop.
Dans le célèbre L’Année de la pensée magique (2005), Joan Didion fait le récit détaillé d’une annus horribilis : la mort soudaine de son mari, la grave maladie de sa fille. Livre sur la résilience, donc, sur le combat mené contre la fatalité. Le style du livre est tenu, soucieux d’éviter le pathos en lui préférant la cérébralité, mais ce témoignage, peut-être à cause de qualités littéraires assez moyennes, ne sera pas parvenu à réellement me toucher. La déception provient peut-être du superbe titre du livre, qui ouvrait infiniment l’imaginaire (je ne sais pas pourquoi, je pensais qu’il se déroulait dans les réserves indiennes, au milieu des grands espaces américains, et était empli d’authentique chamanisme).
Premier livre de Laura Kasischke qu’il m’était donné de lire, En un monde parfait (2009), n’a pas non plus rempli ses promesses. Pas grand chose à dire sur le déroulé narratif : on sent qu’on est dans le berceau du creative writing. L’histoire – les tourments d’une femme au foyer sur fond de menace épidémique – ne m’a pas convaincu, peut-être parce que le mélange des genres, loin d’ébranler nos assises, a plutôt tendance à dérouter, voire à agacer. Il doit certainement y avoir un message dans ce livre, mais il m’a en grande partie échappé (critique des pâles horizons de la vie de famille bourgeoise ? de la société de consommation ? de l’Amérique de Bush ?)