Douce brûlure
9 septembre 2018

Comme apparemment de nombreux critiques qui l’ont découvert lors du dernier Festival de Cannes, j’ai été bluffé par le dernier film de Lee Chang-dong, Burning, actuellement sur les écrans. Inspiré d’une nouvelle de Murakami, dont il a su conserver les brumes narratives, il associe le meilleur du thriller (avec des scènes de filature qui font écho à Vertigo) et une licence contemplative qui rappelle par moment le cinéma de Kim Ki-duk. Les acteurs sont impeccables et le film offre quelques purs moments de cinéma (je pense en particulier à une séquence où la jeune femme cède au kairos et se met à danser seins nus dans la nuit fraîche d’une campagne où l’on entend, au loin, résonner les hauts-parleurs de la propagande nord-coréenne). Hypnotisant.



Parmi les geishas
31 août 2018

Avec son livre Les geishas (Arléa 1988, réédité en 2010), le grand reporter Robert Guillain (1908-1998), qui a passé quarante ans de sa vie en Asie, nous offre une incursion rare dans ce « monde des fleurs et des saules » qui sert de sous-titre à son livre. Ce n’est ni un roman, ni un essai, mais une promenade dans les souvenirs nippons d’un homme qui, sans céder jamais ni à l’exotisme facile ni au didactisme pesant, consent à partager son amour pour ces gardiennes d’une tradition unique en son genre et souvent mal comprise. Les geishas et les maiko que l’on croise au fil de ces souvenirs sont attachantes et le livre fourmille d’anecdotes vécues que l’on se prend à envier tant cet univers nous paraît, à nous, impénétrable.
C’est un monde éphémère et flottant dont un auteur ancien, cité par Guillain, décrit ainsi l’esprit : « Vivre avec le moment, regarder la lune, la neige, les fleurs et les feuilles d’automne, aimer le vin, les femmes et les chants, et se laisser aller dans le courant de la vie comme la gourde creuse qui descend l’eau du fleuve.« 



Thyeste ou l’ivresse de la vengeance
20 août 2018

Je n’étais pas en Avignon cette année. J’ai donc raté le « Thyeste » de Thomas Jolly donné dans la Cour d’honneur du Palais des papes. Qu’à cela ne tienne : grâce à la magie du replay, j’ai pu voir il y a quelques jours la captation du spectacle et comprendre un peu mieux les raisons de l’engouement suscité par le travail de ce jeune metteur en scène. Le spectacle est très impressionnant et Jolly coche toutes les cases, comme on dit, de ce qui fait un succès théâtral : un texte puissant (une tragédie de Sénèque), des comédiens faisant corps avec leur rôle (dont T. Jolly dans le rôle principal), des costumes et des décors flamboyants, un rythme soutenu, une ambiance musicale convaincante (forcément sombre, ici) et d’intelligentes trouvailles de mise en scène (en 2018, le choeur antique slame par la voix d’une comédienne inspirée !) Je regrette de n’avoir pu assister au spectacle en live mais sa captation lui fait parfaitement honneur.



Contemplation
13 août 2018

À Libération qui, en 1985, l’interrogeait sur les raisons pour lesquelles il écrivait, l’écrivain britannique V. S. Naipaul, disparu avant-hier, faisait la réponse suivante, que je trouve très juste :

« Ne pas écrire, c’est ne pas contempler ; ne pas contempler, c’est se révéler incapable d’extraire le sens réel, la pleine valeur de son expérience ; c’est laisser la vie, le temps, s’écouler sans avoir de signification.« 



La solitude du bonsaï
5 août 2018


Je suis très heureux d’annoncer la sortie aux éditions Arthaud, au début de l’année 2019, de mon prochain roman, intitulé : « La solitude du bonsaï ». J’en reparlerai bien sûr le moment venu. Encore un peu de patience !



Deux barbus barbants
27 juillet 2018

Voici deux classiques qui, sans ma persévérance quelque peu masochiste, me seraient tombés des mains.

Les Démons (Les Possédés) de Dostoïevski traînait dans ma bibliothèque depuis des lustres. Je ne sais si le tort est à trouver du côté de la traduction (1955) mais toujours est-il que je m’y suis ennuyé ferme. C’est long, très long, ça parle beaucoup sans jamais s’élever au niveau de la passion comme dans Crime et châtiment ou Les frères Karamazov. L’essentiel du livre est dialogué et se passe en intérieur, ce qui donne un certain effet boulevardier que je ne m’attendais pas à trouver chez Dostoïevski. Malgré la place qu’avait l’écrivain pour développer leur psychologie, les personnages principaux (Stavroguine, Verkhovenski, Lebiadkine, Chatov, Lipoutine) manquent de consistance ou sont réduits à des caricatures grotesques ce qui est un comble car c’est habituellement le point fort du maître des lettres russes. La trame, quant à elle, est d’une complexité rebutante. Peut-être cela s’explique-t-il par le projet de Dostoïevski qui était de rédiger un pamphlet (c’est-à-dire d’illustrer une idéologie) visant à dénoncer une doctrine nihiliste dont lui-même a fait le frais ?

Le lys rouge est l’un des romans les plus connus d’Anatole France « de l’Académie Française », Prix Nobel 1921. Je ne m’étonne plus que celui qui fut le grand écrivain de son temps, admiré par Proust qui en fit le modèle de Bergotte dans La Recherche, ne soit guère plus lu. La star des lettres de son époque se complaît en effet à décrire la haute société parisienne dans un style vieilli et ampoulé qui n’a pas résisté à l’épreuve du temps. Derrière la petite histoire d’amour qui sert de prétexte au roman, on a l’impression de voir les derniers feux d’un monde sur le point d’agoniser avec la Première guerre mondiale, aussi éloigné que pouvait l’être celui de la cour à Versailles, mais dont Proust, lui, est parvenu à rendre sensible la mélancolie de sa disparition là où France nous immunise contre cette tentation.



Sur « Mademoiselle Coeur Solitaire »
7 juillet 2018

Mme Margareth Amatulli, chercheuse et enseignante à l’université d’Urbino en Italie, a consacré l’année dernière (mais je suis tombé dessus récemment), dans la revue « Linguae & – Rivista di lingue et culture moderne », une étude brillante à Mademoiselle Coeur Solitaire en relation avec le chef d’oeuvre d’Hitchcock « Fenêtre sur cour » dont mon livre est une manière de remake jouant sur les différents points de vue. Il va sans dire que je suis très heureux que l’université s’intéresse à mon travail, de manière aussi intelligente qui plus est.
L’article en question est sous-titré : « De l’écran à la page : une régulation des regards ». Pour ceux que l’italien n’effraie pas, il peut être lu en intégralité ici.



Deux films de casse
27 juin 2018


Le hasard m’a fait revoir récemment deux chefs d’oeuvre du film noir, tout deux sortis en 1956 : « Bob le Flambeur » de Jean-Pierre Melville et « L’ultime razzia » (The Killing) de Stanley Kubrick. Outre leur date de sortie, les parallèles entre les deux films sont nombreux : histoire d’un braquage raté (du casino de Deauville pour le premier, d’un champ de courses pour le deuxième) ; utilisation d’un noir et blanc somptueux ; montage audacieux ; personnages interlopes dont celui d’une femme fatale (Lolita perdue chez Melville, épouse vénale d’un minable chez Kubrick) et d’un chef de bande charismatique (joué par Roger Duchesne chez Melville et par Sterling Hayden chez Kubrick) ; forte identité visuelle avec de superbes plans de ville, la nuit notamment ; atmosphère vénéneuse ; exacerbation des sentiments. Tous les ingrédients y sont présents, magnifiés. La patte de deux réalisateurs géniaux, tout en étant très différents, s’y ressent à chaque plan. Mais à y bien réfléchir, deux films pas tout à fait noirs cependant puisque leur héros s’en tire à bon compte à la fin !



Lettres à Lou
12 juin 2018


La correspondance amoureuse qu’ont entretenue Guillaume Apollinaire et Louise de Coligny-Châtillon entre septembre 1914 et janvier 1916, collationnée dans le célèbre recueil intitulé Lettres à Lou, est certainement l’une des plus belles de la langue française. Le poète éperdu d’amour s’y montre le plus entier, le plus sincère, le plus hénaurme, le plus truculent qui soit. Ses lettres, écrites dans les conditions spartiates du front, sont un festival de fulgurances poétiques, d’allusions salaces et de descriptions inspirées de la vie lente des poilus retranchés. On s’amuse à retrouver certaines ritournelles d’une missive à l’autre, comme l’injonction faite à Lou de ne « pas trop se faire menotte » ou la demande sans cesse réitérée de son tour de doigt afin que le poète-soldat, dans ses moments de désoeuvrement, puisse lui fabriquer une bague dans l’aluminium des projectiles allemands. Mais, comme le veut le dicton : loin des yeux, loin du coeur. À mesure que le temps passe, on sent bien que Lou échappe à Guillaume, qu’elle désamorce ses ardeurs. Lui s’emploie à faire bonne figure, prêt à se contenter de miettes. Il atténue le caractère torride de ses lettres. Il feint de se résoudre à n’être plus qu’un ami pour elle et ravale ses larmes en acceptant qu’en femme libre elle se consacre à un autre amant, lui aussi au front, le surnommé Toutou. Mais le malheur du poète (avant qu’il ne tombe amoureux de Madeleine) fait le bonheur du lecteur et sa poésie, même destinée à quelqu’une qui ne la méritait peut-être pas, atteint partout au sublime.

Mes souvenirs ce sont ces plaines éternelles
Que virgulent, ô Lou, les sinistres corbeaux
L’avion de l’amour a refermé ses ailes
Et partout à la ronde on trouve des tombeaux



S’élever puis retomber
26 mai 2018

Il m’a fallu atteindre mon âge déjà avancé pour découvrir le chef d’oeuvre qu’est Martin Eden de Jack London. On le tient peut-être ce fameux « grand roman américain » ! Roman d’une ambition contrariée, roman de la fièvre d’écrire, roman de la pugnacité et de l’énergie de vivre, roman des barrières que la différence de classe met à l’amour, roman de l’ascension puis de la chute, roman de l’amour de l’art sans le filtre des préjugés, roman de la jeunesse sans limites et de la sincérité la plus sublime, Martin Eden est tout cela à la fois. Son soubassement, que l’on reconnaît en grande partie autobiographique, fait aimer l’homme Jack London comme peu de livres parviennent à le faire de leur auteur. Pour l’écrivain en proie au doute ou à la paresse, il est une potion de vigueur et un appel à la persévérance car combien peu pèsent nos petits problèmes face à la trajectoire fracassée du si attachant Martin !