Des livres qui n’impriment pas
20 janvier 2019

Il est étrange que certains livres – et à l’intérieur de certains livres, certaines scènes ou bien une certaine atmosphère – nous marquent si durablement que leur souvenir vient nous visiter régulièrement, quand d’autres disparaissent si largement de notre mémoire que l’on en vient à douter de les avoir jamais ouverts. C’est le cas des ouvrages suivants, que j’ai retrouvés dans ma pile des livres lus ces derniers mois et dont je peine à me souvenir précisément. Il n’est pas exclu d’ailleurs que la faute m’en revienne et pas seulement à leur auteur. La mémoire, en effet, a ses raisons que la raison ignore et il serait vain d’énumérer toutes celles pour lesquelles certains livres impriment et d’autres pas :

- Les carnets du sous-sol de Dostoïevski : je me rappelle vaguement qu’il s’agit du soliloque sans grand intérêt d’un homme fortement tourmenté.
- La Belle Rémoise de Hubert Haddad : dans un style ampoulé, un homme suit une jolie femme dans les rues de Reims. Et après ?
- Raffles Hotel de Ryû Murakami : avec pour toile de fond le célèbre palace de Singapour, un chassé-croisé polyphonique de personnages inexistants.
- Les arpenteur du monde de Daniel Kehlmann : un appétissant récit mettant en scène le grand explorateur Alexander von Humboldt et le mathématicien Carl Friedrich Gauss. C’est très documenté, très bien écrit mais la virtuosité du jeune auteur n’a pas suffi pour me tenir en haleine.
- Les belles images de Simone de Beauvoir : un roman de moeurs daté sur une femme recherchant l’accomplissement.
- Rapport sur moi de Grégoire Bouillier : j’ai passé à un bon moment à la lecture de cet autoportrait intelligent et drôle, mais j’aurais du mal à en dire davantage car j’ai tout oublié du livre.
- Le port intérieur d’Antoine Volodine : je me souviens vaguement d’un néo-thriller très (trop ?) stylé situé Macao, mais de rien d’autre.
- Vita Brevis de Jostein Gaarder : le dialogue aussi improbable qu’artificiel entre une femme et le futur Saint-Augustin, prétexte grossier pour exposer la philosophie de ce dernier.
- Le docteur Faustus de Thomas Mann : traité indigeste sur la musique dodécaphonique masqué en roman. Le plus daté, le moins indispensable des livres du grand écrivain allemand (que j’admire beaucoup par ailleurs).



Joséphine
16 janvier 2019



Après la réussite qu’avait constitué son « Kiki de Montparnasse » en 2007, que j’avais beaucoup aimé, puis un « Olympe de Gouges » en 2012, le duo Catel & Bocquet s’est attaqué, dans une récente (2016) et très exhaustive biographie graphique, à une autre figure de femme forte, la grande Joséphine Baker. En plus de 450 pages, on y suit le destin exceptionnel, présentant autant de facettes que la boule du même nom, d’une femme de tête tour à tour enfant pauvre dans le Sud ségrégationniste, épouse précoce, saltimbanque, danseuse d’une troupe itinérante, star du music-hall et coqueluche du tout-Paris des Années Folles, amante multiple (dont Simenon et Le Corbusier !), résistante, philanthrope, mère adoptive d’une tribu arc-en-ciel de douze orphelins, égérie de l’émancipation des Noirs en Amérique, star mondiale sur le retour, vieille dame percluse de dettes. Quel destin ! J’ai appris beaucoup de choses que j’ignorais sur une figure faisant partie de notre patrimoine culturel mais dont, finalement, comme la plupart, je ne savais pas grand-chose. Le dessin en noir et blanc de Catel est léger et riche à la fois et contribue à l’attachement que l’ont ressent pour la jolie Joséphine, dessinée depuis son enfance jusqu’à sa vieillesse. On sent qu’une documentation importante a été nécessaire à la rédaction d’une telle somme. Celle-ci, d’ailleurs, se clôt par plus de 80 pages de notices biographiques très intéressantes où se croisent certaines des plus grandes figures du XXème siècle, dont Joséphine a croisé le chemin.



Palmarès 2018 : Jeux vidéo
9 janvier 2019



Voici les jeux auxquels j’ai le plus aimé jouer en 2018 :

1. Grant Theft Auto V (Rockstar)
2. The Last Guardian (Japan Studio)
3. Wolfenstein II (Bethesda)



Palmarès 2018 : Musique
9 janvier 2019

Ecouté en boucle tout au long de l’année : la Fantaisie en ré mineur K.397 de Mozart



Palmarès 2018 : Séries
9 janvier 2019

Une seule, et qui écrase toutes les autres : Twin Peaks (Saison 3) de David Lynch



Palmarès 2018 : Films
9 janvier 2019





Ou le (quasi) triomphe du noir et blanc :

1. Roma d’Alfonso Cuarón
2. Cold War de Pawel Pawlikovski
3. Burning de Lee Chang-Dong
4. Bob le flambeur de Jean-Pierre Melville
5. Leto de Kirill Serebrennikov



Palmarès 2018 : Livres
9 janvier 2019






Cédant à la coutume saisonnière, voici, sans développements inutiles (certains ouvrages ont déjà été chroniqués ici), les livres lus pendant l’année qui m’ont le plus touché :

1. Martin Eden de Jack London
2. Mes amis d’Emmanuel Bove
3. Les années d’Annie Ernaux
4. La tante Julia et le scribouillard de Mario Vargas Llosa
5. L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante
6. Limonov d’Emmanuel Carrère



Amor
29 décembre 2018

L’année s’achève par un éblouissement : « Roma » d’Alfonso Cuarón. Au-delà de la polémique liée à sa diffusion quasi exclusive sur la plateforme Netflix, le film m’a absolument subjugué par la beauté inouïe de sa photo, par sa mise en scène miraculeuse et par l’humanité vibrante qui se dégage de ces souvenirs d’enfance dans le Mexique des années 1970 vus à travers le quotidien d’une touchante employée de maison dans une famille de la haute bourgeoisie que n’épargnent pas les désillusions. Pourquoi certains films sont-ils oubliés en quelques jours ? Pourquoi d’autres, comme celui-ci, marquent-ils l’âme de chacun de leurs plans, de chacun de leurs scènes, de chacune de leurs ellipses ? Le verrais-je des dizaines de fois que sa beauté cristalline n’en serait pas épuisée.



Le passage des années
26 décembre 2018

Je ne sais toujours pas comment Annie Ernaux a fait pour parvenir, dans Les années, à mêler de manière aussi intelligente et aussi convaincante récit de vie et chronique sociale. Les écueils étaient pourtant nombreux qui auraient pu faire pencher le livre un peu trop dans l’un (l’autofiction) ou un peu trop dans l’autre (le journalisme), au risque de la banalité. Au lieu de quoi Annie Ernaux parvient à l’équilibre parfait où la mémoire affective d’une femme se fond dans le récit collectif d’une époque. La romancière, à l’intérieur de son texte, explicite son projet tout en faisant part de ses doutes quant à sa capacité de le réaliser, si bien qu’on se retrouve dans l’atelier de l’artiste :

« Elle voudrait réunir ces multiples images d’elle, séparées, désaccordées, par le fil d’un récit, celui de son existence, depuis sa naissance pendant la Seconde Guerre mondiale jusqu’à aujourd’hui. Une existence singulière donc mais fondue aussi dans le mouvement d’une génération. » (p.187)

« Ce qui compte pour elle, c’est au contraire de saisir cette durée qui constitue son passage sur la terre à une époque donnée, ce temps qui l’a traversée, ce monde qu’elle a enregistré rien qu’en vivant. » (p.250)



Middlesex
15 décembre 2018

Je suis toujours très admiratif de l’amplitude et du souffle de certains grands romans américains, que l’on retrouve trop rarement dans la production française. J’en ai eu une nouvelle illustration à la lecture de « Middlesex » (2002) de Jeffrey Eugenides, publié neuf ans après le livre qui l’a fait connaître, « Virgin Suicides », remarquablement adapté au cinéma par Sofia Coppola.
« Middlesex » est une grande épopée sur le thème de l’hermaphrodisme. On y rencontre d’abord, en 1922, un couple attachant et incestueux de Grecs fuyant Smyrne incendiée par les Turcs, dans des épisodes décrits magistralement. Puis c’est l’émigration aux Etats-Unis où l’on suit la jeunesse et l’adolescence de la petite-fille de ce couple d’exilés, Calliope Stephanides, surnommée Cal. Cal, en raison d’un gène récessif, est en proie à un trouble identitaire sérieux puisqu’elle se découvre, morphologiquement d’abord, psychologiquement ensuite, ni totalement fille ni vraiment garçon. Le livre se transforme alors en un roman d’apprentissage (on sait qu’Eugenides est expert en adolescence !) doublé de la chronique sociale d’une Amérique de la classe moyenne de la région de Detroit. C’est aussi un livre sur l’irruption des schémas mythologiques anciens dans notre modernité et la preuve que ceux-ci continuent de diriger nos vies. Le tout est vif, virevoltant, ponctué d’épisodes assez inoubliables. Deuxième roman d’Eugenides que je lis, deuxième chef d’oeuvre.