Le mécontemporain
4 janvier 2018

En ces temps parfaitement déprimants d’ivresse morale, de bien-pensance généralisée et de chasse aux sorcières tous azimuts, lire ou relire Philippe Muray apparaît comme une médecine nécessaire. Parce que cela brûle de la drôlerie du désespoir, parce que c’est intelligent et sans concession aucune, très loin du souci suicidaire du qu’en-dira-t-on. Parce que c’est prémonitoire aussi : j’ai été étonné de lire dans les chroniques couvrant les années 1985-1998, rassemblées dans l’anthologie « Désaccord parfait », la dénonciation de travers de notre société qui, à l’état de germes à l’époque, ont aujourd’hui pris toute leur ampleur mortifère. Alors, prophète en son pays ou vil réactionnaire, Philippe Muray, lorsqu’il étrille « la conspiration uniformisante (solidariste, humanitaire)« , « les bénitiers romanesques« , « le triomphe de la bonne parole caoutchouteuse« , « l’impérialisme sucré de la vision United Colors« , « le moralisme artisanal« , « le fondamentalisme doux« , « le fanatisme exquis de la Transparence« , « le moralisme nécrophage« , « la vaticination émotive« , « le terrorisme du Bien« , « le puant sirop de la morale consensuelle« , « l’écume unanime de l’amour partagé« , « la néo-langue en résine synthétique« , « le triomphe quasi-mondial du puritanisme anglo-saxon« , « la mise aux normes touristiques planétaires par indifférenciation de toutes les manières de vivre et de penser » ?



En compagnie des auteurs
11 décembre 2017

En ces temps de grisaille et de froid pluvieux, je me réchauffe en écoutant en podcast l’excellente émission littéraire de France Culture « La Compagnie des auteurs », produite et animée par Matthieu Garrigou-Lagrange. Soit quatre heures par semaine consacrées à tous les plus grands auteurs que cette planète a portés, enrichies de commentaires d’universitaires, d’écrivains, d’éditeurs etc. ainsi que d’archives C’est vif, intelligent, complet, et j’y apprends toujours beaucoup de choses, y compris sur les auteurs et les oeuvres que je croyais très bien connaître. Merci le service public, merci France Culture dont l’ambition et l’exigence nous sont un bien très précieux !

Plus d’informations sur l’émission ici.



Une soeur
2 décembre 2017



Coup de coeur pour ce superbe roman graphique de Bastien Vivès, qui n’en est pas à sa première réussite (Le goût du chlore, Polina) et est tout simplement en train de s’imposer comme l’un des auteurs les plus sensibles de sa génération. Soit, dans Une soeur, le récit d’une semaine de vacances en Bretagne. Antoine, 13 ans, voit débarquer la fille d’une amie de ses parents. C’est Hélène, 16 ans, Lolita aux yeux d’eau, secrète et effrontée, irrésistible. Le jeune Antoine lui devra ses premiers émois amoureux, rendus par des scènes puissamment érotiques sans qu’à aucun moment le livre ne verse dans la facilité ou le mauvais goût. Au contraire, la narration est parfaitement tenue du début jusqu’à la fin, portée par un trait qui tient parfois de l’esquisse et laisse toute sa place à l’imagination – au souvenir ou au fantasme. Superbe.



Houellebecq toujours pas réconcilié
20 novembre 2017


Il y a assurément, dans l’oeuvre de Michel Houellebecq, un ton qui lui est propre et qui lui vaut le privilège rare d’avoir suscité un nouvel adjectif, houllebecquien, dont l’aspect le plus séduisant, de mon point du vue, est à trouver dans le désarroi du mâle occidental au sein d’un marché sexuel post-68 fonctionnant selon une logique libérale. Cette thèse se trouve au coeur de son premier succès, Extension du domaine de la lutte, que j’ai beaucoup aimé. J’ai également adoré Les particules élémentaires et Plateforme. J’ai détesté La possibilité d’une île ; et La carte et le territoire, malgré son Prix Goncourt, m’est tombé des mains. Soumission n’est pas inintéressant, mais sans plus. Bref, j’ai le sentiment que Houellebecq s’essouffle à mesure que sa renommée grandit, ce qui est un peu triste.
Rester vivant est un recueil de textes brefs parus en 1997, soit au tout début de sa gloire naissante. Le recueil est sous-titré : « Méthode ». On y trouve en gestation les grands thèmes de l’oeuvre à venir, le ton aussi, la désespérance et la provocation. Les titres parlent d’eux-mêmes : « Approches du désarroi », « Cieux vides », « Le regard perdu », « Jacques Prévert est un con ». C’est souvent drôle, parfois bien senti, un peu foutriquet.

L’anthologie dite personnelle intitulée « Non réconcilié », parue en Poésie/Gallimard et couvrant la période 1991-2013, m’a très agréablement surpris. Là où je m’attendais à l’un de ces foutages de gueule dont Houellebecq a le secret, j’ai découvert des poèmes d’une grande sensibilité, où la cocasserie s’allie au désespoir, et le kitsch au sublime.

« Je lisais une étrange affection dans tes yeux
Et j’étais très heureux dans ma petite niche ;
C’était un rêve tendre et vraiment lumineux,
Tu étais ma maîtresse et j’étais ton caniche
. »

ou bien

« Nous roulons lentement au milieu de la Terre
Et nos corps se resserrent dans les coquilles du vide
Au milieu du voyage nos corps sont solidaires,
Je veux me rapprocher de ta partie humide
. »

ou encore

« Le temps, le temps très vieux qui prépare sa vengeance,
L’incertain bruissement de la vie qui s’écoule,
Les sifflements du vent, les gouttes d’eau qui roulent
Et la chambre jaunie où notre mort s’avance
. »



L’intelligence de la temporalité
6 novembre 2017

« Ceci dès maintenant apparaît limpide et clair : ni les choses futures ni les choses passées ne sont, et c’est improprement qu’on dit : il y a trois temps, le passé, le présent et le futur. Mais peut-être pourrait-on dire au sens propre : il y a trois temps, le présent du passé, le présent du présent, le présent du futur. Il y a en effet dans l’âme, d’une certaine façon, ces trois modes du temps, et je ne les vois pas ailleurs : le présent du passé, c’est la mémoire ; le présent du présent, c’est la vision ; le présent du futur, c’est l’attente. »

Saint-Augustin, Confessions, XI, 20



Deux fenêtres sur le Brésil
1 novembre 2017


C’est un peu par hasard que j’ai pu voir deux films brésiliens récents, étrangement similaires dans le tableau qu’ils dessinent de la société brésilienne contemporaine. Ces films sont « Les bruits de Recife » (2012) de Kleber Mendonça Filho et « Casa Grande » (2014) de Felipe Gamarano Barbosa. Oeuvres de cinéastes relativement jeunes – 49 ans pour l’un, 37 pour l’autre -, on y retrouve nombre de traits communs qui, pour le néophyte du Brésil que je suis, semblent bien le reflet d’autant de fractures au sein de la société brésilienne actuelle : les rapports de classes, la question du racisme, la violence, l’obsession de la sécurité, la paranoïa et la schizophrénie. Ces thèmes forment le soubassement de ces deux oeuvres, que l’on circule parmi les habitants d’un quartier résidentiel de la classe moyenne de Recife ou que l’on accompagne les questionnements d’un adolescent de la classe aisée à Rio. Au-delà de leur proposition narrative, de leur mise en scène efficace et de la qualité de leurs interprètes, ces deux films qui valent aussi par l’image qu’ils donnent à voir d’une société aux ressorts complexes, bien loin des clichés de fête et de légèreté qui lui sont encore associés.



Salut l’artiste…
15 octobre 2017

Je suis très affecté par la mort de Jean Rochefort. Son intelligence, son élégance, sa drôlerie en faisaient un très grand monsieur en plus d’être un acteur irrésistible chez Yves Robert ou Patrice Leconte. Il y a une dizaine d’années, à la sortie d’une projection à Cannes et juste après que Jean-Pierre Marielle m’avait taxé une cigarette (!), j’avais vaincu ma timidité pour aller échanger quelques mots avec lui. Nous avions parlé d’Erik Satie, dont la musique avait accompagné quelque temps plus tôt sa lecture sur scène de sketches de Fernand Reynaud. J’en garde un souvenir ému : il était la gentillesse et la courtoisie incarnées. On peut réécouter une série d’entretiens qu’il avait accordés à France Culture en 2012. On l’y retrouve tout entier, avec ce mélange ravageur d’humour et de mélancolie. Il va laisser un grand vide dans le cinéma français. Sale époque : après Jeanne Moreau, après Claude Rich, la France perd trois comédiens indispensables, et, au surplus, comme par un fait exprès, trois voix parfaitement ensorcelantes.



Habibi
9 octobre 2017



De l’Américain Craig Thompson j’avais beaucoup aimé « Blankets » (2003), récit intimiste situé aux Etats-Unis. Avec le non moins volumineux « Habibi » (2011, 650 pages !), il pousse son art à un niveau encore supérieur. Sous la forme d’un conte oriental qui peu à peu acquiert de fortes résonances contemporaines (pollution, extrême pauvreté du Quart Monde), Thompson raconte l’histoire de la rencontre entre deux enfants, une jolie petite fille et un petit garçon noir, voués à l’esclavage dans une contrée d’Orient sans âge et sans lieu : ils s’épaulent, ils vivent en Robinsons dans un navire échoué sur les dunes du désert, puis la vie les sépare avant qu’ils ne se retrouvent, devenus adultes, dans le palais d’un sultan de pacotille. Résumée ainsi, l’histoire sent le déjà vu, mais ce qui fait l’intérêt du roman graphique c’est l’art qu’a l’auteur de la digression, de l’ornementation et de l’arabesque. Car, au-delà du récit principal, il offre une plongée éminemment graphique dans le substrat culturel de l’Islam ancien, ses mythes fondateurs, la puissance divine et réalisatrice de son écriture, son iconographie, sa cosmogonie, et tout cela explose sur la page sans que la profonde érudition du propos n’écrase le reste. Par cela seul, le livre, de gageure, devient pari réussi.



Lectures indigestes
5 octobre 2017


Quel mal ai-je eu à finir ces deux volumes roboratifs dont la lecture m’a passablement ennuyé !
Le premier, c’est « Citadelle » de Saint-Exupéry. Je n’ai jamais compris l’engouement que suscitait cet auteur que l’on dit culte. Je m’ennuie à chacun de ses livres. Celui-ci est le pire : près de 500 pages sentencieuses, boursouflées, où le grand homme nous livre ses réflexions sur le monde dans un nuage orientalisant de spiritualité marshmallow. Sur les vingt premières pages, j’avoue que le style m’a séduit – puis j’ai très vite lâché prise à la lecture de phrases absconses comme celle-ci, prise au hasard : « Ah, Seigneur ! qu’un jour, engrangeant Votre création, vous ouvriez ce grand portail à la race bavarde des hommes et les rangiez dans l’étable éternelle, quand les temps seront révolus, et enleviez, comme on guérit des maladies, leur sens à nos questions. »
J’ai eu également le plus grand mal à lire la starlette neurasthénique des lettres américaines, à savoir Emily Dickinson. Aucun de ses vers ne m’a parlé, peut-être, là aussi, parce que ceux-ci sont par trop empreints à mon goût de bondieuseries datées. Il n’y a qu’à voir le champ lexical que la poétesse emploie : il n’est question que d’Eternité, de Céleste Royaume, de Ténèbres, de Ciel, de Chérubins, de Résurrection. Tout y est abstrait à l’excès, désincarné. Je comprends bien que tout cela parle à l’imaginaire profondément chrétien des Américains, que cette oeuvre soit même fondatrice pour eux, mais elle ne me parle pas à moi. En anglais, dans leur version originale, les vers résonnent un peu mieux, acquièrent même quelque chose de très rock n’roll et c’est peut-être en chansons qu’E.Dickinson gagnerait à être écoutée.



Le meilleur de l’humour juif
25 septembre 2017

Je signale la parution récente, chez Chiflet & Cie, du dernier ouvrage de mon ami Franck Médioni, L’humour juif expliqué à ma mère. Le livre prend la forme d’une anthologie classée selon sept thèmes (« Les Juifs sont juifs », « Dieu est juif », « Ma mère est juif », « L’argent est juif » etc.) et où s’entrecroisent extraits de dialogues, histoires drôles, citations, le tout choisi avec le goût le plus sûr, faisant mouche à chaque fois par les vertus du Witz, cette saillance de l’esprit qui longe les gouffres. On y retrouve bien sûr les stars du genre (il n’y a rien à faire, je ne résiste à aucun des bons mots de Woody Allen !) mais également des noms moins connus et qu’il était temps de découvrir. Chaque chapitre est introduit par Franck himself s’adressant à sa mère, jamais aussi efficace que quand il dégaine son mauvais esprit : « Parfois j’imagine qu’une vie existe sans ma mère et mon milligramme quotidien de Lexomil. Parfois, je pense à fuir, à m’exiler, et m’installer en Terre promise, mener la vie douce et ensoleillée d’un Israélien : cultiver des avocats et tirer sur des Arabes. » Quand on vous dit que c’est drôle !