Sattouf est grand
15 juillet 2017

J’avais découvert Riad Sattouf avec La vie secrète des jeunes. J’avais adoré la série des Pascal Brutal puis celle de l’Arabe du futur, séduit par la capacité de l’auteur à saisir comme personne l’air du temps (personnages, contexte, attitudes, vocabulaire) et à la restituer avec un humour décapant et, ce qui fait sa force, une grande bienveillance. Et voici qu’une nouvelle fois, avec le premier tome des Cahiers d’Esther, je me bidonne quasiment à chaque page en découvrant la vie quotidienne et les aventures de cette petite fille on ne peut plus attachante, que l’on suit à 10 ans (premier tome), à 11 ans (2ème tome), l’auteur ayant l’intention de suivre Esther jusqu’à sa majorité (j’espère qu’il tiendra parole ou que le modèle d’Esther ne l’enverra pas paître d’ici là). Tout ça pour dire que, bref, Sattouf est grand.



L’Italie mortifère
6 juillet 2017






Je suis revenu il y a peu d’une semaine à Naples, que je ne connaissais pas. Le charme si littéraire de la ville a pleinement opéré sur moi qui l’ai sillonnée du matin jusqu’au soir dans ses moindres recoins, un charme canaille, un peu morbide, tel qu’on ne peut par exemple s’empêcher de le ressentir en visitant le saisissant ossuaire des Fontanelle ou en contemplant le Christ voilé de Giuseppe Sanmartino à la chapelle Sansevero, peut-être le plus beau marbre qui soit. L’impression de déchéance qui m’a fait songer parfois à celle du nord de Calcutta s’efface avec la vitalité de la rue napolitaine, joyeusement populaire et gouailleuse. Deux chefs d’oeuvre de la littérature italienne ont accompagné mes pérégrinations.
Le premier se situe non à Naples mais en Sicile. C’est Le léopard de Lampedusa, roman de la déchéance d’un aristocrate au fil de cinquante années de sa vie, roman d’une île sauvage, figée dans ses codes et dans ses mythes, vaste fresque familiale servie par un style d’une puissance et d’une poésie rares.
Le deuxième, c’est « La peau » de Malaparte, qui lui se déroule à Naples juste après le débarquement des Alliés en 1943. J’avais écrit ici à quel point j’avais aimé « Kaputt », lu en Grèce. J’ai retrouvé dans La peau l’audace folle d’un écrivain surdoué qui comme nul autre est capable de trousser des scènes si stupéfiantes, si surréelles, qu’elles se gravent longtemps dans notre mémoire, comme celle de la Vierge de Naples, des perruques, du dîner du général Cork ou du drapeau de peau humaine. On se fiche finalement de savoir quelle est la part d’invention dans de tels épisodes. Et si Malaparte tient autant du mythomane que Malraux, il faut lui reconnaître l’humour en plus.



Berlin par Jason Lutes
21 juin 2017


Le roman graphique Berlin, dont deux tomes ont été publiés à ce stade qui couvrent la période 1928-1933, est LA référence, dans ce genre, s’agissant de la République de Weimar et de la montée des périls dans une Allemagne en pleine déliquescence morale, économique et politique. Les données historiques innombrables et d’une grande précision que brasse cette BD sont impressionnantes, à tel point qu’il vaut mieux l’aborder avec déjà un certain bagage sur la période. Même ainsi, au regard du nombre important de personnages que Lutes met en scène, il arrive qu’on perde un peu pied. L’auteur utilise une ligne claire dont le réalisme est accentué par l’usage exclusif du noir et blanc. Les décors sont superbes, les morphologies d’une diversité inouïe. On rencontre des personnages attachants mais il manque peut-être à l’ensemble le supplément d’âme qui en aurait fait un chef d’oeuvre incontestable.



Du roman à la BD
11 juin 2017




Deux BD parues l’année dernière sont des adaptations de deux grands romans contemporains. La tâche n’était pas facile car on connaît la difficulté de retranscrire par l’image la complexité de la narration romanesque avec le risque soit de dénaturer l’original soit de d’imposer au lecteur des lieux et des visages qui ne correspondent pas à ceux que son imaginaire avait modelés. Le défi était de taille s’agissant de Pereira prétend d’Antonio Tabucchi, de tous les romans que j’ai lus de cet auteur celui auquel je suis le plus attaché, superbe portrait d’un homme seul, grand roman sur Lisbonne et l’engagement politique. Dans sa BD, Pierre-Henry Gomont l’a relevé avec beaucoup de sensibilité et une grande fidélité au roman original. Certes, j’avais imaginé Pereira moins sévère qu’il ne l’a dessiné, plus alourdi, plus pataud encore, mais la ville de Lisbonne est superbement rendue et l’histoire rehaussée par des trouvailles narratives et graphiques originales, tels les petits homoncules rouges qui figurent la conscience de Pereira en application de la théorie pas facile à illustrer de la « confédération des âmes » telle que Tabucchi l’a définie. J’aime beaucoup le graphisme, les couleurs, c’est vraiment réussi.
Nicolas Dumontheuil a quant à lui choisi de mettre en cases La forêt des renards pendus du Finlandais Arto Paasilinna. Le challenge était plus aisé car le roman de Paasilinna est de pure narration, beaucoup moins introspectif que le Tabucchi. Le résultat ne déçoit pas mais curieusement, mis en images, l’histoire de Paasilinna perd un peu de son charme cocasse. Rien à dire sur le dessin de Dumontheuil, avec un décor très bien rendu malgré les tons monochromes, et des personnages qui font penser à Morris (et sont de fait plus « enfantins » que ceux de Gomont), mais le parti-pris de fidélité absolue à l’original m’a laissé un peu sur ma faim, me privant de tout effet de surprise.



Article du Matricule des Anges
9 juin 2017

Un très sympathique article dans Le Matricule des Anges de ce mois-ci



Le pandémonium de Nicolas de Crécy
17 mai 2017


Nicolas de Crécy est l’un de mes auteurs de bandes dessinées favori, dont je suis le travail depuis des années (Monsieur Fruit, Léon la Came, Salvatore, Période glaciaire etc.) Je suis très admiratif de son imaginaire puissant, absurde, poétique, hésitant entre le fellinien et le rabelaisien, le tout porté par un sens aigu de la narration, très cinématographique. C’est toujours avec une grande jubilation que je me laisse embarquer dans ses purs délires. Son art comme son dessin s’affinent avec le temps, comme en viennent témoigner deux de ses derniers ouvrages. Le premier, La République du catch, est comme toujours chez lui parfaitement irrésumable : on y croise un nourrisson parrain de la mafia, un manchot (l’animal) qui joue du piano, le yokaï d’un cycliste raté aux bras extensibles, une tête sans corps, des catcheurs… Sur des bases toujours improbables, De Crécy tient fermement son histoire sur plus de 200 pages, dans cet album sorti simultanément en France et au Japon. Un monde flottant est un projet différent mais lui aussi lié à l’imaginaire nippon. Il s’agit d’un livre accordéon où de larges planches en couleurs dépeignent des yokaï et sont associées à des haïkus. Le résultat est superbe.



Éternelle actualité du noir et blanc
6 mai 2017



Par une étrange coïncidence, trois des films de ces dernières années qui m’ont le plus impressionné ont été tournés en noir et blanc, un choix à chaque fois très judicieux pour des films très différents, et qui révèle, comme en photographie, à quel point le noir et blanc est encore d’actualité. Soit, pour ne pas faire de jaloux, un film américain, un film portugais et un film français.
Le premier, c’est Nebraska (2013) d’Alexander Payne, road movie familial et décalé au cours duquel un vieil homme ayant pas mal perdu la boule est convaincu d’avoir réellement gagné un million de dollars à une loterie par correspondance et part au Nebraska accompagné de son fils pour aller récupérer son gain. En route, les deux hommes font étape dans la petite ville en déclin dont est originaire le père et y croisent des connaissances perdues de vue. Ici, le noir et blanc, en donnant du relief au vide urbain, permet de souligner la déperdition d’une certaine Amérique des déclassés, celle qui a voté Trump, et, loin de placer le film dans la nostalgie du passé, offre un regard éminemment contemporain.
Tabou (2012) du portugais Miguel Gomes entrelace très subtilement deux formes possibles du noir et blanc : la solitude d’une vieille dame un peu folle, de sa servante noire et de sa voisine dans une Lisbonne très loin des images touristiques, et, dans la deuxième partie du film, un flashback très poétique sur la jeunesse de la même vieille dame dans les plantations de thé d’une colonie portugaise qui n’est pas nommée mais où il faut voir le Mozambique. Noir et blanc de solitude dans la première partie, de nostalgie d’un passé idyllique dans la deuxième, l’ensemble du film étant baigné d’une saudade très portugaise.
Enfin, le très beau Frantz (2016) de François Ozon, son meilleur film selon moi, emploie le noir et blanc pour authentifier une histoire qui se déroule juste après la Première Guerre mondiale, partant du principe très juste que nous visualisons cette époque en noir et blanc, comme les photos et les films qui nous en sont parvenus. Je l’ai également entendu dire à la radio qu’utiliser le N&B était une manière de faire des économies sur le décor car certains éléments auraient dû être modifiés si le film avait été tourné en couleurs. Le résultat est convaincant : le N&B sert parfaitement le propos d’un film très touchant et servi par d’excellents acteurs, dont la très belle Paula Beer.
Je m’aperçois que j’aurais pu ajouter pas mal d’autres films à cette liste, qui m’ont tout autant touché, comme le superbe Ida (2013) de Pawel Pawlikoski ou l’intrigant A Girl Walks Home Alone at Night (2014) d’Ana Lily Amirpoor. Ce sera pour une prochaine fois !



Lectures portugaises
27 avril 2017






Je suis revenu il y a peu d’une semaine à Lisbonne, qui est peut-être ma capitale européenne préférée, suivie d’une autre à Porto, que je ne connaissais pas. J’avais emporté avec moi, comme à chaque fois que je vais me promener à l’étranger, quelques lectures sur le Portugal que je me suis fait un plaisir de dévorer au soleil d’avril sur les bancs autour de la Praia da Ribeira à Cascais, dans les jardins d’Estrela à Lisbonne ou dans le Jardim do Infante Dom Henrique à Porto.
Le recueil d’articles intitulé Une vie écrite par le grand intellectuel portugais – et européen convaincu – Eduardo Lourenço constitue une bonne entrée en matière sur les fondements de l’âme portugaise, le rêve d’ailleurs des navigateurs de la Renaissance et sa nostalgie telle que l’ont cristallisée Les Lusiades de Camões, le sentiment de la saudade, cette « mélancolie heureuse » qui habite la poésie de Pessoa et de ses avatars – de Pessoa dont j’ai pu visiter le petit musée à lui consacré Rua Coelho da Rocha où quelques reliques lui appartenant sont exposées sous vitrine (un fume-cigarettes, un étui à lunettes, des carnets griffonnés d’une écriture nerveuse).
Je me suis ensuite embarqué dans l’Histoire du siège de Lisbonne de José Saramago dans un volume qui me narguait depuis des 17 ans (!) dans ma bibliothèque. Texte dense, touffu, d’une lecture parfois ardue, qui place un typographe lisboète solitaire devant l’énigme de la véracité historique, dans un entremêlement subtil où la vie rêvée se mêle à l’histoire vécue. Là aussi, j’ai couplé ma lecture d’une visite à la Fondation José Saramago où un étage entier rend hommage à l’oeuvre prolifique du grand écrivain, jusqu’à la remise de son Prix Nobel en 1998. Devant le bâtiment, d’importants travaux étaient en cours, et l’olivier sous lequel ses cendres avaient été dispersées résistait vaillamment aux pelleteuses comme en Chine ces maisons-clous résistent aux bulldozers de la spéculation immobilière.
Je suis depuis longtemps un admirateur de l’oeuvre d’Antonio Lobo Antunes qui lui aussi mériterait largement le Nobel. Comme ses autres romans, La mort de Carlos Gardel est un livre baroque, foisonnant, polyphonique et démesuré où l’agonie d’un jeune homme se mêle aux souvenirs labyrinthiques de ses proches, le tout porté par un style furieux et poétique à la fois.
Enfin, j’ai lu L’incendie du Chiado de François Vallejo qui n’est pas mal fichu mais je m’attendais à ressentir un peu de l’âme du Portugal quand l’auteur met en scène un huis-clos qui aurait pu se dérouler n’importe où ailleurs et qui pour cette raison m’a laissé sur ma faim.



Une vie chinoise
19 avril 2017

J’ai lu récemment l’intégrale des mémoires graphiques du Chinois Li Kunwu que celui-ci a fait paraître entre 2009 et 2011 en collaboration avec Philippe Ôtié. Le projet est ambitieux puisqu’il couvre la vie d’un homme qui épouse le siècle chinois et ses incroyables soubresauts. Le livre se décompose en trois parties – « Le temps du père », « Le temps du Parti », « Le temps de l’argent » – qui synthétisent bien une histoire de la Chine marquée par le Grand Bond en avant dans les années 1950, la Révolution culturelle dans les années 1960 et 1970 puis l’ouverture du pays à partir du début des années 1980 qui coïncide avec l’enrichissement rapide des classes moyennes. Li Kunwu manie le noir et blanc avec élégance et sa technique emprunte beaucoup à l’art chinois du pinceau, comme lorsqu’il dessine des paysages de montagne à la manière d’un peintre classique. Les personnages sont fortement expressifs, à la limite parfois de la caricature. Malgré quelques longueurs (ces mémoires auraient gagné je pense à être ramassés), le livre offre une approche intéressante, parce que vécue de l’intérieur, d’une histoire complexe, et tragique plus souvent qu’à son tour.



Blogs
10 avril 2017

On trouvera deux sympathiques critiques de Dans un temple zen sur les blogs « Culture Chronique » (ici) et « Le goût des livres » (). Que leurs auteurs en soient ici remerciés.