Archive pour décembre 2018
Amor
29 décembre 2018

L’année s’achève par un éblouissement : « Roma » d’Alfonso Cuarón. Au-delà de la polémique liée à sa diffusion quasi exclusive sur la plateforme Netflix, le film m’a absolument subjugué par la beauté inouïe de sa photo, par sa mise en scène miraculeuse et par l’humanité vibrante qui se dégage de ces souvenirs d’enfance dans le Mexique des années 1970 vus à travers le quotidien d’une touchante employée de maison dans une famille de la haute bourgeoisie que n’épargnent pas les désillusions. Pourquoi certains films sont-ils oubliés en quelques jours ? Pourquoi d’autres, comme celui-ci, marquent-ils l’âme de chacun de leurs plans, de chacun de leurs scènes, de chacune de leurs ellipses ? Le verrais-je des dizaines de fois que sa beauté cristalline n’en serait pas épuisée.



Le passage des années
26 décembre 2018

Je ne sais toujours pas comment Annie Ernaux a fait pour parvenir, dans Les années, à mêler de manière aussi intelligente et aussi convaincante récit de vie et chronique sociale. Les écueils étaient pourtant nombreux qui auraient pu faire pencher le livre un peu trop dans l’un (l’autofiction) ou un peu trop dans l’autre (le journalisme), au risque de la banalité. Au lieu de quoi Annie Ernaux parvient à l’équilibre parfait où la mémoire affective d’une femme se fond dans le récit collectif d’une époque. La romancière, à l’intérieur de son texte, explicite son projet tout en faisant part de ses doutes quant à sa capacité de le réaliser, si bien qu’on se retrouve dans l’atelier de l’artiste :

« Elle voudrait réunir ces multiples images d’elle, séparées, désaccordées, par le fil d’un récit, celui de son existence, depuis sa naissance pendant la Seconde Guerre mondiale jusqu’à aujourd’hui. Une existence singulière donc mais fondue aussi dans le mouvement d’une génération. » (p.187)

« Ce qui compte pour elle, c’est au contraire de saisir cette durée qui constitue son passage sur la terre à une époque donnée, ce temps qui l’a traversée, ce monde qu’elle a enregistré rien qu’en vivant. » (p.250)



Middlesex
15 décembre 2018

Je suis toujours très admiratif de l’amplitude et du souffle de certains grands romans américains, que l’on retrouve trop rarement dans la production française. J’en ai eu une nouvelle illustration à la lecture de « Middlesex » (2002) de Jeffrey Eugenides, publié neuf ans après le livre qui l’a fait connaître, « Virgin Suicides », remarquablement adapté au cinéma par Sofia Coppola.
« Middlesex » est une grande épopée sur le thème de l’hermaphrodisme. On y rencontre d’abord, en 1922, un couple attachant et incestueux de Grecs fuyant Smyrne incendiée par les Turcs, dans des épisodes décrits magistralement. Puis c’est l’émigration aux Etats-Unis où l’on suit la jeunesse et l’adolescence de la petite-fille de ce couple d’exilés, Calliope Stephanides, surnommée Cal. Cal, en raison d’un gène récessif, est en proie à un trouble identitaire sérieux puisqu’elle se découvre, morphologiquement d’abord, psychologiquement ensuite, ni totalement fille ni vraiment garçon. Le livre se transforme alors en un roman d’apprentissage (on sait qu’Eugenides est expert en adolescence !) doublé de la chronique sociale d’une Amérique de la classe moyenne de la région de Detroit. C’est aussi un livre sur l’irruption des schémas mythologiques anciens dans notre modernité et la preuve que ceux-ci continuent de diriger nos vies. Le tout est vif, virevoltant, ponctué d’épisodes assez inoubliables. Deuxième roman d’Eugenides que je lis, deuxième chef d’oeuvre.



Avant l’aurore
5 décembre 2018

Je suis tombé l’autre jour par hasard, sur Arte, sur un film que je ne connaissais pas consacré aux dernières années de Stefan Zweig et qui s’est révélé une très agréable surprise. Il s’agit de « Vor der Morgenröte » (Avant l’aube) de l’actrice et réalisatrice allemande Maria Schrader, dont le (mauvais) titre français est « Stefan Zweig : adieu à l’Europe« . L’originalité du film est qu’il esquive le traditionnel biopic pour se consacrer à quelques vignettes d’ambiance, quelques séquences qui donnent à voir un Stefan Zweig épuisé par l’exil, devenu fantôme de lui-même malgré les sollicitations continuelles de son public d’admirateurs. On le voit ainsi lors du congrès du PEN Club à Buenos Aires, dans un appartement new-yorkais, dans une plantation de canne à sucre à Bahia ou bien dans les rues de Petrópolis, où il mettra fin à ses jours. Mais c’est comme s’il n’y était déjà plus, et à la mélancolie qui habite cet artiste au bout du rouleau répond avec intelligence une mise en scène méditative, qui révèle avec une grande efficacité, derrière le rideau du quotidien, la tragédie d’un homme qui se confond avec celle du siècle.