Archive pour juin 2018
Deux films de casse
27 juin 2018


Le hasard m’a fait revoir récemment deux chefs d’oeuvre du film noir, tout deux sortis en 1956 : « Bob le Flambeur » de Jean-Pierre Melville et « L’ultime razzia » (The Killing) de Stanley Kubrick. Outre leur date de sortie, les parallèles entre les deux films sont nombreux : histoire d’un braquage raté (du casino de Deauville pour le premier, d’un champ de courses pour le deuxième) ; utilisation d’un noir et blanc somptueux ; montage audacieux ; personnages interlopes dont celui d’une femme fatale (Lolita perdue chez Melville, épouse vénale d’un minable chez Kubrick) et d’un chef de bande charismatique (joué par Roger Duchesne chez Melville et par Sterling Hayden chez Kubrick) ; forte identité visuelle avec de superbes plans de ville, la nuit notamment ; atmosphère vénéneuse ; exacerbation des sentiments. Tous les ingrédients y sont présents, magnifiés. La patte de deux réalisateurs géniaux, tout en étant très différents, s’y ressent à chaque plan. Mais à y bien réfléchir, deux films pas tout à fait noirs cependant puisque leur héros s’en tire à bon compte à la fin !



Lettres à Lou
12 juin 2018


La correspondance amoureuse qu’ont entretenue Guillaume Apollinaire et Louise de Coligny-Châtillon entre septembre 1914 et janvier 1916, collationnée dans le célèbre recueil intitulé Lettres à Lou, est certainement l’une des plus belles de la langue française. Le poète éperdu d’amour s’y montre le plus entier, le plus sincère, le plus hénaurme, le plus truculent qui soit. Ses lettres, écrites dans les conditions spartiates du front, sont un festival de fulgurances poétiques, d’allusions salaces et de descriptions inspirées de la vie lente des poilus retranchés. On s’amuse à retrouver certaines ritournelles d’une missive à l’autre, comme l’injonction faite à Lou de ne « pas trop se faire menotte » ou la demande sans cesse réitérée de son tour de doigt afin que le poète-soldat, dans ses moments de désoeuvrement, puisse lui fabriquer une bague dans l’aluminium des projectiles allemands. Mais, comme le veut le dicton : loin des yeux, loin du coeur. À mesure que le temps passe, on sent bien que Lou échappe à Guillaume, qu’elle désamorce ses ardeurs. Lui s’emploie à faire bonne figure, prêt à se contenter de miettes. Il atténue le caractère torride de ses lettres. Il feint de se résoudre à n’être plus qu’un ami pour elle et ravale ses larmes en acceptant qu’en femme libre elle se consacre à un autre amant, lui aussi au front, le surnommé Toutou. Mais le malheur du poète (avant qu’il ne tombe amoureux de Madeleine) fait le bonheur du lecteur et sa poésie, même destinée à quelqu’une qui ne la méritait peut-être pas, atteint partout au sublime.

Mes souvenirs ce sont ces plaines éternelles
Que virgulent, ô Lou, les sinistres corbeaux
L’avion de l’amour a refermé ses ailes
Et partout à la ronde on trouve des tombeaux