Archive pour mai 2018
S’élever puis retomber
26 mai 2018

Il m’a fallu atteindre mon âge déjà avancé pour découvrir le chef d’oeuvre qu’est Martin Eden de Jack London. On le tient peut-être ce fameux « grand roman américain » ! Roman d’une ambition contrariée, roman de la fièvre d’écrire, roman de la pugnacité et de l’énergie de vivre, roman des barrières que la différence de classe met à l’amour, roman de l’ascension puis de la chute, roman de l’amour de l’art sans le filtre des préjugés, roman de la jeunesse sans limites et de la sincérité la plus sublime, Martin Eden est tout cela à la fois. Son soubassement, que l’on reconnaît en grande partie autobiographique, fait aimer l’homme Jack London comme peu de livres parviennent à le faire de leur auteur. Pour l’écrivain en proie au doute ou à la paresse, il est une potion de vigueur et un appel à la persévérance car combien peu pèsent nos petits problèmes face à la trajectoire fracassée du si attachant Martin !



The Boss
23 mai 2018

Grande tristesse bien sûr en apprenant la mort aujourd’hui de Philip Roth. Il était à mes yeux, sans aucun doute, le plus grand parmi nos contemporains. Il nous laisse heureusement une oeuvre inépuisable, à lire et à relire. Il avait eu, il y a huit ans, le courage de mettre un point final à son oeuvre, de peur d’écrire le livre de trop et parce qu’il savait ne plus posséder les moyens gigantesques que son oeuvre sollicitait. Il n’aura donc jamais eu le Prix Nobel. Cette injustice restera comme une tache (sic) dans l’histoire du comité suédois.



Tuer était une bonne rigolade
16 mai 2018


« Je n’ai pas vu au cours de cette dernière décennie un film aussi puissant, surréaliste et effrayant que celui-ci ». Qui parle ? Werner Herzog, coproducteur du film, documentariste lui-même. De quel film parle-t-il ? « The Act of Killing » (2012) par Joshua Oppenheimer. Soit, en effet, un témoignage hautement dérangeant (et en même temps fascinant) sur la banalité du mal. Le réalisateur filme, en Indonésie (pays qui m’est familier pour y avoir vécu trois ans), au nord de Sumatra en l’occurrence, un groupe d’hommes roublards qui se confient sans aucune honte et en toute impunité sur leur participation active au plus grand bain de sang qu’a connu l’Indonésie moderne, encore largement occulté et pas seulement en Indonésie : la torture et le massacre de plus d’un million (sic) de « communistes » ou prétendus tels par des groupes paramilitaires comme les Pemuda Pancasila affiliés au régime et épaulés par des voyous. On suit en particulier l’un de ces hommes, Anwar Congo, grand-père à l’allure débonnaire et qui a le sourire et la nonchalance d’un Nelson Mandela. Mais qu’on ne s’y trompe pas : l’homme a tué sans ciller des centaines de ses semblables et il en rigole encore. Devant la caméra de J. Oppenheimer, il n’hésite pas à montrer comment il envoyait ses victimes ad patres : en les étranglant à l’aide d’un fil de fer selon la technique du fil à couper le beurre. Congo et ses acolytes de choix (un gros bonhomme immonde portant un catogan et un visage grêlé ; un homme élégant à la fine moustache) font le pèlerinage dans les lieux de leurs exactions en se rappelant leurs bons souvenirs. Et, sans vergogne, ils vont jusqu’à les rejouer dans un petit film amateur aux allures de série B, tantôt film noir, tantôt film gore, tantôt western. Ils croisent les dirigeants actuels des Pemuda Pancasila et des ministres, ils sont fêtés par les médias comme s’ils étaient de joyeux trublions quand leurs mains dégoulinent de sang, preuve s’il en est qu’il reste quelque chose de pourri au royaume d’Indonésie. C’est glaçant, un peu comme « L’honorable W » de Barbet Schroeder, mais en encore plus fort tant est puissant l’effet de décalage et de sidération.



Sur un inconsolé
9 mai 2018


Très jolie évocation de Gérard de Nerval dans ce Nerval l’inconsolé de Daniel Casanave au dessin, David Vandermeulen au scénario et Claire Champion pour la mise en couleurs. On ne dispose sur la vie du poète que d’informations lacunaires piochées dans les écrits de celui-ci ou de ses amis, mais les auteurs ont réussi néanmoins à retranscrire parfaitement l’époque sombre et exaltée à la fois dans laquelle ce drôle de bonhomme a inscrit ses jours. C’est intelligent, c’est vif, c’est enlevé, c’est coloré (superbes couleurs !) et ça privilégie toujours la narration, l’anecdote, le personnage, en refusant toute psychologie facile ou tout didactisme malgré l’important travail de documentation qui a dû être fait. Les paysages d’Orient traversés par Nerval sont, en particulier, très bien rendus, et c’est avec amusement que l’on croise dans leurs frasques Théophile Gautier, Victor Hugo, Pétrus Borel, Auguste Maquet ou Alexandre Dumas. La BD « biographique » à son meilleur.



Oubliettes
4 mai 2018

Il y a quelques mois, un bouquiniste du quai François Mitterrand m’a convaincu de faire l’acquisition du Martyre de l’obèse d’un certain Henri Béraud, totalement inconnu de moi. Je l’ai lu. Au prétexte de dénoncer l’exclusion des « gros » du champ de la séduction, l’auteur livre une intrigue parfaitement indigente, digne du pire vaudeville : un homme obèse s’éprend de la femme outragée de son meilleur ami, laquelle le fera tourner en bourrique en se refusant systématiquement à lui. Le livre se veut roublard et spirituel : il ne fait qu’enfiler des lieux communs d’un autre temps. Au mieux on y voit le reflet d’une bourgeoisie rassie, qui se repaît de plaisanteries dignes de l’Almanach Vermot. Au pire, on ressent un malaise profond devant le sexisme et l’antisémitisme qui percent à maints endroits. Et voici, me renseignant sur l’auteur, que j’apprends qu’il a été condamné en 1944 pour intelligence avec l’ennemi et même condamné à mort avant d’être gracié par De Gaulle. Et voici que je découvre par la même occasion que ce livre médiocre lui a valu d’obtenir le Prix Goncourt en 1922, l’année de la mort de Proust et de la sortie du deuxième tome de Sodome et Gomorrhe, celle aussi de la sortie d’Ulysse de Joyce. Il m’arrive de déplorer la qualité inégale des Goncourt récents : le moins bon dépasse de mille coudées le prose moisie de Béraud.

C’est auprès d’un autre bouquiniste, de Vichy celui-là, que j’ai acquis, par intérêt pour le Japon, Neige sur un amour nippon de Paul Mousset, qui a été récompensé par le Grand Prix de l’Académie française en 1954. C’est le livre d’un grand reporter, qui raconte son séjour à Tokyo depuis lequel il couvrait la guerre de Corée. Le livre est bien écrit et son aspect documentaire est peut-être le plus intéressant. Pour le reste, le récit de ses amours compliquées entre une infirmière américaine et une belle et mystérieuse Japonaise m’ont laissé de marbre.

Je propose donc de laisser ces deux livres et leur auteur dans les oubliettes de l’histoire littéraire : ils s’y trouvent très bien.