Archive pour avril 2018
Boyhood
25 avril 2018

J’ai été assez impressionné par le film Boyhood de l’Américain Richard Linklater, sorti en 2014 mais dont la grande singularité est d’avoir été tourné par intermittence pendant 12 ans. L’histoire n’a rien de particulièrement original – il s’agit de la chronique attachante de l’enfance puis de l’adolescence d’une jeune garçon élevé par ses parents divorcés – mais le fait de voir grandir le personnage principal tout au long du film (l’acteur a 7 ans au début du tournage, 19 à la fin) ainsi que ses proches produit un effet de réalité très étrange sur le vieillissement et le temps qui passe, que n’aurait pu rendre le procédé classique (et généralement catastrophique) consistant à grimer les acteurs. Même s’il s’agit d’une fiction, le sentiment de réalisme en est d’autant plus fort, comme les réflexions que le procédé génère, nous ramenant forcément au souvenir de celui ou celle que nous fûmes et au constat de ce que nous sommes encore : un corps transformé et raboté par le temps. Le film perturbe en outre notre perception de la durée cinématographique rapportée à la durée réelle : nous nous rendons compte aujourd’hui, pour nous en amuser, du vieillissement des acteurs dans les grandes sagas comme Harry Potter par exemple, ou les séries télé comme Game of Thrones qui courent sur des années. Il est beaucoup plus rare de le ressentir à travers un seul film.



Deux déceptions américaines.
16 avril 2018


J’ai été déçu par les livres de deux écrivaines américaines dont j’attendais peut-être un peu trop.
Dans le célèbre L’Année de la pensée magique (2005), Joan Didion fait le récit détaillé d’une annus horribilis : la mort soudaine de son mari, la grave maladie de sa fille. Livre sur la résilience, donc, sur le combat mené contre la fatalité. Le style du livre est tenu, soucieux d’éviter le pathos en lui préférant la cérébralité, mais ce témoignage, peut-être à cause de qualités littéraires assez moyennes, ne sera pas parvenu à réellement me toucher. La déception provient peut-être du superbe titre du livre, qui ouvrait infiniment l’imaginaire (je ne sais pas pourquoi, je pensais qu’il se déroulait dans les réserves indiennes, au milieu des grands espaces américains, et était empli d’authentique chamanisme).
Premier livre de Laura Kasischke qu’il m’était donné de lire, En un monde parfait (2009), n’a pas non plus rempli ses promesses. Pas grand chose à dire sur le déroulé narratif : on sent qu’on est dans le berceau du creative writing. L’histoire – les tourments d’une femme au foyer sur fond de menace épidémique – ne m’a pas convaincu, peut-être parce que le mélange des genres, loin d’ébranler nos assises, a plutôt tendance à dérouter, voire à agacer. Il doit certainement y avoir un message dans ce livre, mais il m’a en grande partie échappé (critique des pâles horizons de la vie de famille bourgeoise ? de la société de consommation ? de l’Amérique de Bush ?)



L’oncle Mario, le scribouillard.
11 avril 2018


De Mario Vargas Llosa, je n’avais lu qu’Éloge de la marâtre (1988), roman brillant, au style précieux et baroque, délicieusement lubrique, résolument libertin, où un homme riche, fou épris de sa seconde femme (et de son extraordinaire croupe) trouve un rival en la personne de son propre fils.
Avec La tante Julia et le scribouillard (1977), le Prix Nobel 2010 a su d’emblée trouver sa place dans mon panthéon. Le roman possède tous les ingrédients d’un grand livre : une imagination fertile, des personnages hauts en couleur, un style enlevé, des dialogues savoureux. Le structure du livre est très originale : le récit du jeune narrateur (dans lequel Vargas Llosa semble avoir mis beaucoup de lui-même) qui compile des dépêches de presse pour une radio de Lima tout en faisant mollement des études de droit et en rêvant d’écrire, et qui s’éprend de sa tante par alliance, de quinze ans son aînée, alterne avec de drôles d’histoires dont on ne comprend pas tout de suite le rapport avec la trame principale. Jusqu’à ce que le jeune Mario fasse la connaissance d’une célébrité de la radio, à savoir une graphomane génial venu de Bolivie et qui a la charge des feuilletons radiophoniques, extrêmement populaires à l’époque. Ce sont précisément ces feuilletons que nous lisons, délirants à leur façon, excessifs – mais où l’on retrouve dans chacun la prose d’un conteur génial et infatigable nommé Pedro Camacho, sons style, son imaginaire, ses tics de langage, jusqu’à sa désopilante détestation des Argentins. Mais, en même temps que la liaison scandaleuse du narrateur avec sa tante lui vaut des ennuis croissants, Pedro Camacho connaît la surchauffe et part dans des délires de plus en plus incompréhensibles, y compris pour son large public qui finit par perdre pied. Et le pauvre Camacho, personnage touchant et dérisoire, métaphore incarnée du raconteur d’histoires, sombre tout entier avec son univers dans des explosions narratives jubilatoires. Vive Pedro Camacho, le frère de tous les écrivains en mal d’inspiration !



De retour d’Afrique du Sud
2 avril 2018






Je reviens d’un séjour d’une dizaine de jours dans la région du Cap, dans des paysages grandioses de crêtes s’élevant à pic au-dessus de la mer, sous une lumière tranchante comme une lame et qui brûle. J’ai visité les vieux domaines au milieu des vignobles de la région de Stellenbosch et de Franschhoek où une poignée de huguenots français exilés ont introduit jadis la culture de la vigne. Pour accompagner ce voyage dans ma poche le recueil qu’il fallait : Nouvelles africaines : le soleil se lève sur le veld de l’écrivaine britannique, Prix Nobel de littérature, Doris Lessing. Certes, l’action de ces remarquables nouvelles se déroule non en Afrique du sud mais en Rhodésie, où l’auteur a passé sa jeunesse, mais l’Afrique y est sensiblement la même : rude, écrasée de soleil, laborieuse. On y croise des colons (anglais, Afrikaner) et leurs pâles épouses d’une part, des serviteurs et des ouvriers noirs d’autre part, et entre eux ces non-dits, ces points de frottement qui soulignent le gouffre séparant irrémédiablement ces deux catégories que Lessing excelle à mettre en scène à travers des histoires fortes d’une humanité sauvage. Et c’est peut-être lorsque les colons font montre de paternalisme, lorsqu’ils se donnent l’illusion de la proximité avec les Noirs, qu’ils apparaissent comme les plus cruels, à l’image de cette nature vaste et écrasante qui comprime leurs ambitions et étreint leur âme.

« J’avais lu des descriptions de cette sensation, je savais comme l’immensité silencieuse de l’Afrique, sous le soleil antique, acquiert une telle densité et une telle forme dans l’esprit que l’appel même des oiseaux semble menaçant, et qu’une présence macabre semble se dégager des arbres et des rochers. L’on se déplace avec circonspection, comme si le seul fait de passer dérangeait quelque chose d’ancien et cruel, sombre, quelque chose d’énorme et furieux qui pourrait soudain bondir et frapper par derrière. » (p. 18)