Archive pour novembre 2017
Houellebecq toujours pas réconcilié
20 novembre 2017


Il y a assurément, dans l’oeuvre de Michel Houellebecq, un ton qui lui est propre et qui lui vaut le privilège rare d’avoir suscité un nouvel adjectif, houllebecquien, dont l’aspect le plus séduisant, de mon point du vue, est à trouver dans le désarroi du mâle occidental au sein d’un marché sexuel post-68 fonctionnant selon une logique libérale. Cette thèse se trouve au coeur de son premier succès, Extension du domaine de la lutte, que j’ai beaucoup aimé. J’ai également adoré Les particules élémentaires et Plateforme. J’ai détesté La possibilité d’une île ; et La carte et le territoire, malgré son Prix Goncourt, m’est tombé des mains. Soumission n’est pas inintéressant, mais sans plus. Bref, j’ai le sentiment que Houellebecq s’essouffle à mesure que sa renommée grandit, ce qui est un peu triste.
Rester vivant est un recueil de textes brefs parus en 1997, soit au tout début de sa gloire naissante. Le recueil est sous-titré : « Méthode ». On y trouve en gestation les grands thèmes de l’oeuvre à venir, le ton aussi, la désespérance et la provocation. Les titres parlent d’eux-mêmes : « Approches du désarroi », « Cieux vides », « Le regard perdu », « Jacques Prévert est un con ». C’est souvent drôle, parfois bien senti, un peu foutriquet.

L’anthologie dite personnelle intitulée « Non réconcilié », parue en Poésie/Gallimard et couvrant la période 1991-2013, m’a très agréablement surpris. Là où je m’attendais à l’un de ces foutages de gueule dont Houellebecq a le secret, j’ai découvert des poèmes d’une grande sensibilité, où la cocasserie s’allie au désespoir, et le kitsch au sublime.

« Je lisais une étrange affection dans tes yeux
Et j’étais très heureux dans ma petite niche ;
C’était un rêve tendre et vraiment lumineux,
Tu étais ma maîtresse et j’étais ton caniche
. »

ou bien

« Nous roulons lentement au milieu de la Terre
Et nos corps se resserrent dans les coquilles du vide
Au milieu du voyage nos corps sont solidaires,
Je veux me rapprocher de ta partie humide
. »

ou encore

« Le temps, le temps très vieux qui prépare sa vengeance,
L’incertain bruissement de la vie qui s’écoule,
Les sifflements du vent, les gouttes d’eau qui roulent
Et la chambre jaunie où notre mort s’avance
. »



L’intelligence de la temporalité
6 novembre 2017

« Ceci dès maintenant apparaît limpide et clair : ni les choses futures ni les choses passées ne sont, et c’est improprement qu’on dit : il y a trois temps, le passé, le présent et le futur. Mais peut-être pourrait-on dire au sens propre : il y a trois temps, le présent du passé, le présent du présent, le présent du futur. Il y a en effet dans l’âme, d’une certaine façon, ces trois modes du temps, et je ne les vois pas ailleurs : le présent du passé, c’est la mémoire ; le présent du présent, c’est la vision ; le présent du futur, c’est l’attente. »

Saint-Augustin, Confessions, XI, 20



Deux fenêtres sur le Brésil
1 novembre 2017


C’est un peu par hasard que j’ai pu voir deux films brésiliens récents, étrangement similaires dans le tableau qu’ils dessinent de la société brésilienne contemporaine. Ces films sont « Les bruits de Recife » (2012) de Kleber Mendonça Filho et « Casa Grande » (2014) de Felipe Gamarano Barbosa. Oeuvres de cinéastes relativement jeunes – 49 ans pour l’un, 37 pour l’autre -, on y retrouve nombre de traits communs qui, pour le néophyte du Brésil que je suis, semblent bien le reflet d’autant de fractures au sein de la société brésilienne actuelle : les rapports de classes, la question du racisme, la violence, l’obsession de la sécurité, la paranoïa et la schizophrénie. Ces thèmes forment le soubassement de ces deux oeuvres, que l’on circule parmi les habitants d’un quartier résidentiel de la classe moyenne de Recife ou que l’on accompagne les questionnements d’un adolescent de la classe aisée à Rio. Au-delà de leur proposition narrative, de leur mise en scène efficace et de la qualité de leurs interprètes, ces deux films qui valent aussi par l’image qu’ils donnent à voir d’une société aux ressorts complexes, bien loin des clichés de fête et de légèreté qui lui sont encore associés.