Archive pour octobre 2017
Salut l’artiste…
15 octobre 2017

Je suis très affecté par la mort de Jean Rochefort. Son intelligence, son élégance, sa drôlerie en faisaient un très grand monsieur en plus d’être un acteur irrésistible chez Yves Robert ou Patrice Leconte. Il y a une dizaine d’années, à la sortie d’une projection à Cannes et juste après que Jean-Pierre Marielle m’avait taxé une cigarette (!), j’avais vaincu ma timidité pour aller échanger quelques mots avec lui. Nous avions parlé d’Erik Satie, dont la musique avait accompagné quelque temps plus tôt sa lecture sur scène de sketches de Fernand Reynaud. J’en garde un souvenir ému : il était la gentillesse et la courtoisie incarnées. On peut réécouter une série d’entretiens qu’il avait accordés à France Culture en 2012. On l’y retrouve tout entier, avec ce mélange ravageur d’humour et de mélancolie. Il va laisser un grand vide dans le cinéma français. Sale époque : après Jeanne Moreau, après Claude Rich, la France perd trois comédiens indispensables, et, au surplus, comme par un fait exprès, trois voix parfaitement ensorcelantes.



Habibi
9 octobre 2017



De l’Américain Craig Thompson j’avais beaucoup aimé « Blankets » (2003), récit intimiste situé aux Etats-Unis. Avec le non moins volumineux « Habibi » (2011, 650 pages !), il pousse son art à un niveau encore supérieur. Sous la forme d’un conte oriental qui peu à peu acquiert de fortes résonances contemporaines (pollution, extrême pauvreté du Quart Monde), Thompson raconte l’histoire de la rencontre entre deux enfants, une jolie petite fille et un petit garçon noir, voués à l’esclavage dans une contrée d’Orient sans âge et sans lieu : ils s’épaulent, ils vivent en Robinsons dans un navire échoué sur les dunes du désert, puis la vie les sépare avant qu’ils ne se retrouvent, devenus adultes, dans le palais d’un sultan de pacotille. Résumée ainsi, l’histoire sent le déjà vu, mais ce qui fait l’intérêt du roman graphique c’est l’art qu’a l’auteur de la digression, de l’ornementation et de l’arabesque. Car, au-delà du récit principal, il offre une plongée éminemment graphique dans le substrat culturel de l’Islam ancien, ses mythes fondateurs, la puissance divine et réalisatrice de son écriture, son iconographie, sa cosmogonie, et tout cela explose sur la page sans que la profonde érudition du propos n’écrase le reste. Par cela seul, le livre, de gageure, devient pari réussi.



Lectures indigestes
5 octobre 2017


Quel mal ai-je eu à finir ces deux volumes roboratifs dont la lecture m’a passablement ennuyé !
Le premier, c’est « Citadelle » de Saint-Exupéry. Je n’ai jamais compris l’engouement que suscitait cet auteur que l’on dit culte. Je m’ennuie à chacun de ses livres. Celui-ci est le pire : près de 500 pages sentencieuses, boursouflées, où le grand homme nous livre ses réflexions sur le monde dans un nuage orientalisant de spiritualité marshmallow. Sur les vingt premières pages, j’avoue que le style m’a séduit – puis j’ai très vite lâché prise à la lecture de phrases absconses comme celle-ci, prise au hasard : « Ah, Seigneur ! qu’un jour, engrangeant Votre création, vous ouvriez ce grand portail à la race bavarde des hommes et les rangiez dans l’étable éternelle, quand les temps seront révolus, et enleviez, comme on guérit des maladies, leur sens à nos questions. »
J’ai eu également le plus grand mal à lire la starlette neurasthénique des lettres américaines, à savoir Emily Dickinson. Aucun de ses vers ne m’a parlé, peut-être, là aussi, parce que ceux-ci sont par trop empreints à mon goût de bondieuseries datées. Il n’y a qu’à voir le champ lexical que la poétesse emploie : il n’est question que d’Eternité, de Céleste Royaume, de Ténèbres, de Ciel, de Chérubins, de Résurrection. Tout y est abstrait à l’excès, désincarné. Je comprends bien que tout cela parle à l’imaginaire profondément chrétien des Américains, que cette oeuvre soit même fondatrice pour eux, mais elle ne me parle pas à moi. En anglais, dans leur version originale, les vers résonnent un peu mieux, acquièrent même quelque chose de très rock n’roll et c’est peut-être en chansons qu’E.Dickinson gagnerait à être écoutée.