Archive pour mai 2017
Le pandémonium de Nicolas de Crécy
17 mai 2017


Nicolas de Crécy est l’un de mes auteurs de bandes dessinées favori, dont je suis le travail depuis des années (Monsieur Fruit, Léon la Came, Salvatore, Période glaciaire etc.) Je suis très admiratif de son imaginaire puissant, absurde, poétique, hésitant entre le fellinien et le rabelaisien, le tout porté par un sens aigu de la narration, très cinématographique. C’est toujours avec une grande jubilation que je me laisse embarquer dans ses purs délires. Son art comme son dessin s’affinent avec le temps, comme en viennent témoigner deux de ses derniers ouvrages. Le premier, La République du catch, est comme toujours chez lui parfaitement irrésumable : on y croise un nourrisson parrain de la mafia, un manchot (l’animal) qui joue du piano, le yokaï d’un cycliste raté aux bras extensibles, une tête sans corps, des catcheurs… Sur des bases toujours improbables, De Crécy tient fermement son histoire sur plus de 200 pages, dans cet album sorti simultanément en France et au Japon. Un monde flottant est un projet différent mais lui aussi lié à l’imaginaire nippon. Il s’agit d’un livre accordéon où de larges planches en couleurs dépeignent des yokaï et sont associées à des haïkus. Le résultat est superbe.



Éternelle actualité du noir et blanc
6 mai 2017



Par une étrange coïncidence, trois des films de ces dernières années qui m’ont le plus impressionné ont été tournés en noir et blanc, un choix à chaque fois très judicieux pour des films très différents, et qui révèle, comme en photographie, à quel point le noir et blanc est encore d’actualité. Soit, pour ne pas faire de jaloux, un film américain, un film portugais et un film français.
Le premier, c’est Nebraska (2013) d’Alexander Payne, road movie familial et décalé au cours duquel un vieil homme ayant pas mal perdu la boule est convaincu d’avoir réellement gagné un million de dollars à une loterie par correspondance et part au Nebraska accompagné de son fils pour aller récupérer son gain. En route, les deux hommes font étape dans la petite ville en déclin dont est originaire le père et y croisent des connaissances perdues de vue. Ici, le noir et blanc, en donnant du relief au vide urbain, permet de souligner la déperdition d’une certaine Amérique des déclassés, celle qui a voté Trump, et, loin de placer le film dans la nostalgie du passé, offre un regard éminemment contemporain.
Tabou (2012) du portugais Miguel Gomes entrelace très subtilement deux formes possibles du noir et blanc : la solitude d’une vieille dame un peu folle, de sa servante noire et de sa voisine dans une Lisbonne très loin des images touristiques, et, dans la deuxième partie du film, un flashback très poétique sur la jeunesse de la même vieille dame dans les plantations de thé d’une colonie portugaise qui n’est pas nommée mais où il faut voir le Mozambique. Noir et blanc de solitude dans la première partie, de nostalgie d’un passé idyllique dans la deuxième, l’ensemble du film étant baigné d’une saudade très portugaise.
Enfin, le très beau Frantz (2016) de François Ozon, son meilleur film selon moi, emploie le noir et blanc pour authentifier une histoire qui se déroule juste après la Première Guerre mondiale, partant du principe très juste que nous visualisons cette époque en noir et blanc, comme les photos et les films qui nous en sont parvenus. Je l’ai également entendu dire à la radio qu’utiliser le N&B était une manière de faire des économies sur le décor car certains éléments auraient dû être modifiés si le film avait été tourné en couleurs. Le résultat est convaincant : le N&B sert parfaitement le propos d’un film très touchant et servi par d’excellents acteurs, dont la très belle Paula Beer.
Je m’aperçois que j’aurais pu ajouter pas mal d’autres films à cette liste, qui m’ont tout autant touché, comme le superbe Ida (2013) de Pawel Pawlikoski ou l’intrigant A Girl Walks Home Alone at Night (2014) d’Ana Lily Amirpoor. Ce sera pour une prochaine fois !