Archive pour janvier 2017
La délicatesse d’Emmanuel Bove
26 janvier 2017

Les amateurs d’Emmanuel Bove forment un cercle discret et confidentiel, comme l’a été ce singulier auteur de l’entre-deux-guerres né d’un père russe et d’une mère anglaise. Je pense que je ne vais pas tarder à y adhérer tant j’ai été marqué par la lecture de son roman intitulé La mort de Dinah (1928). Dans un style froid et passablement désincarné qui peut faire songer à celui de Simenon, Bove commence par s’attacher à un personnage moyen et veule, Jean Michelez, entrepreneur de 47 ans, vivant à Neuilly avec sa femme et ses deux enfants une villa qu’ironiquement il a baptisée « La vie là ». Ironiquement, car si la vie est bien là, c’est une vie conformiste et amère, fondée sur le ressentiment d’avoir donné (de l’amitié, de l’amour, de l’argent) sans avoir reçu en échange, dont l’anticipation de la déception de l’autre constitue la clef de voûte. Bove s’étend sur plusieurs épisodes de la jeunesse de son personnage au fil desquels on ne peut s’empêcher de guetter l’apparition de cette Dinah que mentionne le titre et qui doit mourir. C’est habile car cela accroche comme une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes. Mais voilà, le temps et les pages passent mais nulle Dinah ne nous est présentée.

À présent qu’il marchait sur le déclin, après une existence monotone, il n’avait plus qu’un but : gagner de l’argent et ne pas en dépenser. On s’était assez moqué de lui. Il y avait tout de même, sur terre, une justice. C’était à lui maintenant à être dur.

Une jeune veuve emménage dans une petite maison à l’arrière de sa villa, une certaine Mme Auriol dont la triste existence est retracée en quelques traits cinglants. Et puis la petite Dinah naît et nous sommes déjà à la moitié du livre. Dix pages plus loin, Dinah a treize ans. C’est une fillette au regard triste, et craintive comme une bête battue. Quelques pages encore et la fillette et mourante. Sa mère, ruinée, n’a d’autre recours que d’aller frapper à la porte de son voisin, Michelez, pour lui demander une aide financière. La suite, qui conduit à un dénouement que l’on sait inéluctable, est une véritable torture pour le lecteur, orchestrée de main de maître par un romancier qui « a su, mieux que quiconque, déshabiller l’insupportable, afin de figurer, avec une admirable économie, l’horreur quotidienne de la banalité. » (Gilles Tordjman, Le Matin)



Le Journal de Kafka
13 janvier 2017

Les journaux d’écrivains sont souvent passionnants. Si celui de Kafka ne laisse pas d’être instructif pour qui s’intéresse aux fondements d’une oeuvre unique, il nous laisse toutefois sur notre faim. Tout y semble vu à travers une vitre dépolie et rares sont les moments où Kafka, au-delà de ses petits tracas quotidiens ou de mentions devenues sibyllines hors contexte, se livre entièrement. A ce titre, son Journal est à l’image de son oeuvre et l’on y retrouve ce style louche, cette mise à distance des choses et des êtres versés dans une étrange étrangeté, qui lui appartient en propre. Au point que l’on ne parvient jamais totalement à être en empathie avec lui – mais précisément est-ce peut-être cela qui fonde sa singularité ? Parfois, cependant, certaines notations sont touchantes ou disent l’universel d’un destin d’écrivain qui n’a cessé de douter. En voici quelques unes que j’ai surlignées dans mon exemplaire :

Pour peu que la conversation prenne fin sur une poignée de mains, on se sépare avec une foi passagère dans la ferme et pure ordonnance de notre vie et l’on est pris de respect pour elle (3 janvier 1912)

Surtout ne pas surestimer ce que j’ai écrit, cela me fermerait l’accès de ce que j’ai à écrire (26 mars 1912)

L’enfant avec ses deux petites tresses, sa tête nue, sa petite robe rouge à pois blancs qui flotte sur elle, ses pieds et ses jambes nus ; un petit panier dans une main, une petite caisse dans l’autre, elle traversait la chaussée en hésitant, près du Landestheater (23 mai 1912)

Je serai difficile à ébranler et cependant, je suis inquiet. Cet après-mi, comme j’étais couché et que quelqu’un tournait rapidement une clé dans la serrure, j’ai eu l’espace d’un instant des serrures sur tout le corps, comme à un bal costumé ; une serrure, tantôt ici, tantôt là, était ouverte ou fermée à de brefs intervalles (30 août 1912)

Le trou que l’oeuvre géniale a creusé par le feu dans ce qui nous entoure nous offre une bonne place où poser notre petit flambeau. C’est pourquoi l’oeuvre de génie est une source d’encouragement, d’un encouragement qui s’exerce d’une manière générale et ne pousse pas seulement à l’imitation (15 septembre 1912)

Prends-moi dans tes bras, c’est l’abîme, accueille-moi dans l’abîme, si tu refuses maintenant, fais-le plus tard (6 juillet 1916)



Sonietchka
3 janvier 2017

« Sonietchka » (1992), court roman de la Russe Ludmila Oulitskaïa (née en 1943) restera comme l’un de mes coups de coeur de 2016. Je n’avais rien lu de cette auteure et j’ai été saisi par ce bref roman d’une rare sensibilité où on l’on accompagne les jours d’une femme banale dans l’après-guerre. Elle aime les livres et la solitude. Elle rencontre dans une bibliothèque un peintre plus âgé qu’elle, qui a séjourné en Europe et connu les camps. Ils ont une fille qui n’est pas jolie mais devient naturellement lubrique. C’est elle qui va introduire dans le paisible foyer une élément perturbateur en la personne d’une jeune Polonaise fantasque dont son mari va s’enticher.
Tout est narré dans un style limpide qui s’avère implacable et donc flaubertien. Il n’est pas besoin de plus de 109 pages pour qu’un chef d’oeuvre voie le jour, comme il s’en découvre rarement. Je lis p.13 ce qui est tellement vrai : « Avec le temps, elle apprit à discerner elle-même, dans le vaste océan des livres, les grandes vagues des petites, et les petites de cette écume côtière qui remplissait presque entièrement les étagères ascétiques du rayon de littérature contemporaine.«