Archive pour décembre 2016
Presque furieux
27 décembre 2016

Jusqu’ici, tous les livres de Salman Rushdie qui me sont passés sous les yeux m’ont enthousiasmé. « Furie » (2001) fait exception à la règle. On y sent que Rushdie a voulu illustrer par le roman sa propre crise familiale (il a quitté femme et enfant pour s’installer à New York) à laquelle il a ajouté ses impressions de nouvel arrivant face à la démesure américaine à la veille d’une hécatombe. N’y manque pas la figure d’une belle Indienne qui fait tourner la tête de tous les hommes et en qui on reconnaît aisément Padma Lakshmi, mannequin et actrice de son état avec qui Rushdie a vécu à cette époque. Pour le reste, l’intrigue est mal tenue et ennuyeuse à la longue. Il y est question de poupées pensantes, des Furies antiques, d’un tueur en série et j’en passe. On retrouve certes par moments la plume lyrique de Rushdie, mais sans le merveilleux oriental qui confère tant de charme à ses autres livres, celui-ci tombe à plat, peut-être parce que le réel non magnifié par l’imaginaire lui sied mal. Constat rassurant néanmoins : même les grands écrivains peuvent se planter.



Éloge de la légèreté
17 décembre 2016


Avec « Jeunes filles japonaises au port » (Minato no nihon musume, 1933) et « Monsieur Merci » (Arigato-san, 1936), Hiroshi Shimizu livre deux pépites de l’entre-deux-guerres. Le premier, muet, raconte l’histoire de deux camarades de classe dans la ville portuaire de Yokohama et qui vont suivre des chemins divergents lorsque l’une d’entre elles n’aura d’autre choix que de devenir prostituée. La photo, les plans ensoleillés de Yokohama sont superbes et l’histoire poignante. « Monsieur Merci », film parlant lui, est d’apparence plus légère puisqu’il épouse le trajet d’un bus de campagne conduit par un chauffeur jovial et généreux qui ne peut s’empêcher de saluer toutes les personnes qu’il croise, voire au besoin de leur rendre de menus services. On accompagne ainsi, comme si nous étions nous-mêmes passagers du bus, plusieurs personnages qui résument la sociologie d’une époque : des paysans, une femme libre, un représentant de commerce ainsi qu’une mère accompagnant sa fille à la ville afin de la vendre à une maison close. La mise en scène est remarquable d’ingéniosité car la caméra alterne les scènes filmées à l’intérieur du bus et les plans d’extérieur saisis comme si nous étions à la place du chauffeur (voire depuis la vitre arrière du bus) ce qui accentue l’idée de mouvement. C’est donc à une promenade champêtre dans un Japon qui n’existe plus que nous convie Shimizu, dont je comprends maintenant l’admiration que lui vouaient ses pairs.
Les deux films sont disponibles en intégralité ici et .



Une lecture de circonstance
9 décembre 2016

En novembre 2016, le populiste Donald Trump remporte contre toute attente l’élection présidentielle américaine : c’est l’histoire.
En novembre 1940, fort de son immense popularité, l’aviateur Charles Lindbergh, soutien avéré du régime nazi en Allemagne, bat Franklin D. Roosevelt et devient le trente-troisième président des Etats-Unis : c’est le point de départ de l’uchronie aussi réjouissante que terrifiante que propose Philip Roth dans son roman Le complot contre l’Amérique (2004). Avec sa maestria habituelle (on sent qu’il y a du métier..), il mêle la grande histoire et la petite, à savoir les répercussions de ce changement politique à hauteur du petit garçon qu’il était en 1940, dernier rejeton d’une famille juive de la classe moyenne de Newark qui voit son quotidien bouleversé par un climat de plus en plus ouvertement antisémite. Pour incarner les angoisses d’un temps, Roth, comme à son habitude, a recours à une galerie de personnages hauts en couleurs et profondément humains : le père intransigeant avec ses valeurs antifascistes, la mère bourrelée d’inquiétudes pour l’avenir de sa famille, le grand frère manipulé par sa tante soutien avéré du nouveau régime, le cousin parti se battre en Europe sous l’uniforme canadien et qui en revient infirme, l’ami-martyr. La démonstration est magistrale qui démonte chacun des rouages qui conduit à la trahison progressive de toutes les valeurs qui forgent une nation. Dans un post-scriptum bienvenu, tant Roth a habilement tramé le vrai avec le faux et le faux avec le plausible, il revient sur les événements qui se sont réellement déroulés entre 1940 et 1942. Implacable.



Daniel Clowes
2 décembre 2016

Daniel Clowes est l’un de mes auteurs favoris de bandes dessinées – ce qui est déjà réducteur car c’est avant tout un excellent romancier (graphique). Je l’avais découvert avec Ghost World puis je m’étais régalé en lisant d’autres de ses opus, comme Mr. Wonderful, Caricature, Wilson, Comme un gant de velours pris dans la fonte ou Ice Haven. David Boring est l’un de ses meilleurs albums. On y retrouve un personnage dépressif qui subit les choses plus qu’il ne les contrôle, dont la vie sentimentale est compliquée et grande la solitude, coincé à jamais entre l’adolescence et l’âge adulte. Un personnage métaphysiquement insatisfait qui rêve éveillé et erre dans les paysages urbains d’une Amérique anonyme. Au récit introspectif succède peu à peu une paranoïa à la limite de l’onirique : une femme aimée disparaît sans prévenir, une silhouette tente de lui faire la peau, des personnages se retrouvent sur une île isolée dans des rumeurs de guerre bactériologique. Clowes magnifie la ligne claire et les tons grisés. Sa narration est audacieuse, ses fils semblent se défaire puis l’on découvre que tout se tient. L’oeuvre en devient hypnotique, fascinante, mesmerizing.