Archive pour novembre 2016
Littérature roborative
25 novembre 2016


Pourquoi adhérons-nous d’emblée au projet porté par certains livres ? Pourquoi avons-nous du mal à entrer dans d’autres ? Je serais bien en peine de répondre à la question. Toujours est-il que deux livres célèbres lus récemment sont pour moi à ranger dans la deuxième catégorie. Ce sont Orlando (1928) de Virginia Woolf et Au-dessous du volcan (1947) de Malcolm Lowry. Soit deux livres ambitieux, qui ont chacun leurs inconditionnels adeptes.
De Virginia Woolf, j’avais pris beaucoup de plaisir à lire Les vagues ou Mrs Dalloway. Avec Orlando, l’écrivaine s’autorise une fantaisie : celle de narrer l’existence, depuis la fin du XVIème siècle jusqu’au début du XXème, d’un gentilhomme anglais qui, au milieu du livre, change de sexe. Voilà un pitch audacieux sans doute, à partir duquel Woolf développe les thèmes de la métempsycose et de la fragmentation du moi. C’est audacieux, et Woolf ne ménage pas les effets de style, avec parfois les fulgurances métaphoriques qui sont sa marque de fabrique. Hélas, les pérégrinations d’Orlando finissent par lasser, le livre est trop long, trop touffu parfois et sa lecture m’a coûté beaucoup d’efforts pour un apport somme toute limité.
Il en va de même de ce livre culte qu’est Au-dessous du volcan. Encore plus expérimental, encore plus diffracté, son parti-pris narratif le rapproche de l’Ulysse de Joyce. Dans un brouillard qui est celui de l’alcool, un consul déchu se traîne dans la petite ville mexicaine de Quauhnahuac et croise dans son errance, le temps d’une journée, sa femme Yvonne qui l’a quitté et puis qui est revenue, son demi-frère Hugh pétant de son santé et qui est en quelque sorte son contraire, et Laruelle, son ami, producteur de films. Je peux comprendre la fascination qu’a exercé ce livre sur ses lecteurs. Irrésumable, sujet à de multiples interprétations, au contenu symbolique fort, à la puissance de suggestion indéniable, riche d’images saisissantes, il aurait tout pour séduire s’il ne fallait déployer un réel effort pour entrer dans le délire éthylico-mystique de son personnage principal, au détriment bien souvent du simple plaisir de lire.



Vertige éthique
20 novembre 2016

J’avais beaucoup aimé « Une séparation » d’Asghar Farhadi. Avec « Le client », le réalisateur iranien, à qui j’aurais bien plus volontiers vu décerner la Palme d’or qu’au moyen « Moi, Daniel Blake » de Ken Loach, livre un chef d’oeuvre encore plus saisissant. Soit l’histoire d’un jeune couple sans enfants, lui professeur au lycée, tous deux acteurs de théâtre amateurs, qui emménagent dans un nouvel appartement sans savoir que celui-ci était précédemment occupé par une femme de petite vertu, qui accueillait des hommes chez elle (on ne la verra jamais à l’écran). Leur quotidien est bouleversé lorsque la jeune femme, Rana, est agressée chez elle un jour où Emad était absent. Le couple est traumatisé par cette agression. Emad décide de partir sur les traces de l’agresseur. Le film prend alors des airs de thriller qui culmine dans la dernière demi-heure, qui ébranle le jeune couple jusque dans ses fondations. Chacun des deux protagonistes, et le spectateur avec eux, est confronté à un dilemme moral digne de Kieslowski : faut-il pardonner et passer à autre chose, ou bien exiger vengeance ? Le pauvre hère coupable de l’agression a-t-il voulu faire le mal ? Est-il fondamentalement un homme mauvais ? Les questionnements que génère le film de Farhadi, et qui persistent longtemps après que l’on a quitté la salle, s’inscrivent sans doute dans la sociologie de l’Iran contemporain mais parviennent en même temps à dépasser celle-ci pour revêtir une portée universelle. Un grand film.



Manga de larmes
10 novembre 2016


On sait depuis longtemps que le manga peut se prêter à tous les genres et à toutes les thématiques. Dans Sans même nous dire au revoir (2010), le mangaka Kentarô Ueno s’écarte de son registre humoristique habituel pour nous faire part en images de son travail de deuil suite au décès brutal de sa jeune épouse. Dans un beau noir et blanc expressionniste, utilisant intelligemment tous les outils narratifs et de découpage à sa disposition, il revient sur le tourment des jours et des semaines qui ont suivi cette disparition et sur l’empreinte qu’elle a laissé sur lui et sur sa petite fille. Son approche est pudique et rejette tout pathos. On voit juste un homme sidéré par la brutalité du destin et qui lutte pour se maintenir à flot.

On trouvera ici ou deux billets consacrés à ce manga.