Archive pour juin 2016
Lire Hugo
28 juin 2016

J’ai enfin lu Les Misérables ! J’ai pris mon temps (10 mois..) et une grande claque. J’en avais repoussé d’année en année la lecture sur la fausse excuse du temps que je n’avais pas pour m’attaquer à un tel pavé, mais surtout parce que j’avais du livre et de son auteur une image erronée : celle d’une pièce vieillie du patrimoine national peu susceptible de parler à l’homme de 2016, tant il est vrai qu’il est malaisé, adulte, de revenir aux classiques que les mailles du système scolaire ont laissé s’échapper. S’ajoute également dans ce cas précis l’impression de connaître tout de l’histoire et des personnages du roman tant ceux-ci ont été intégrés à l’imaginaire national à grand renfort d’adaptations cinématographiques et autres comédies musicales. Quelle erreur ! Rien ne peut remplacer la lecture de ce livre-monstre, palpitant de la première à la dernière page et qui parvient à déployer toute l’âme du XIXème siècle avec un souffle et une génie romanesque qui m’ont bluffé. Je pensais que Hugo usurpait quelque peu sa place au panthéon de notre histoire littéraire : je dois dire que je suis revenu de mon jugement car c’est le seul auteur que je connaisse qui allie, au sein d’un même livre, tous les talents qui font les grands romanciers : le style bien sûr, le sens aigu du récit, le goût de l’histoire, le portrait psychologique. Il y a dans Les Misérables une quantité extraordinaire de personnages aussi archétypiques que flamboyants, de ceux qui marquent à jamais – que l’on croyait connaître mais dont l’on redécouvre la complexité : Jean Valjean bien sûr, mais aussi Mgr Myriel, Javert, les Thénardier, M. Gillenormand, Eponine, pour se limiter à ceux qui m’ont le plus touché. Il fallait bien le style et le génie narratif de Hugo pour leur donner vie, en 1.500 pages, et ils se trouvent bien à l’étroit dans les quelques heures à l’intérieur desquelles le cinéma régulièrement les enferment. J’ai ainsi revu hier l’adaptation que Robert Hossein avait fait du livre au début des années 1980 : malgré la présence d’acteurs de tout premier plan (Ventura, Bouquet, Carmet), cela ne tient pas la route, il aurait fallu 50 heures et Kubrick pour approcher du livre.
Bref, je redécouvre Hugo et me sens désormais armé devant les questions que les étrangers (je pense aux Chinois notamment) m’ont régulièrement posé, à savoir quel était notre écrivain national. C’est donc Hugo, sans doute. Sacré bloc de granit dans la littérature française. Je pensais qu’il était difficile d’écrire après Proust ; c’était donc déjà difficile après Hugo !



Safe Area Gorazde
15 juin 2016




Safe Area Gorazde (Gorazde en version française), est incontestablement un chef d’oeuvre de ce qu’il faut bien appeler le reportage graphique. Joe Sacco y documente la guerre de Bosnie, et particulièrement les événements qui se sont déroulés en 1995-1996 dans l’enclave de Gorazde. Il adopte d’emblée la position d’un journaliste de terrain qui écoute ses interlocuteurs bosniaques musulmans raconter leur calvaire avec souvent un détachement qui n’en est que plus saisissant, qui partage leur quotidien sous le blocus imposé par les Serbes, qui dénonce en image l’abandon qu’ils ont subis de la part des Nations Unies qui font la preuve tragique de leur impuissance. Le résultat est glaçant et profondément humain dans l’inhumanité qu’il nous fait ressentir à chaque page. Dans le même temps, le parti pris d’objectivité adopté par Sacco rend son propos d’autant plus crédible et font de ses investigations un véritable travail d’enquête journalistique. L’intention pédagogique n’est pas non plus absente du livre et j’avoue que les rappels historiques sur l’origine et le déroulement du conflit bosniaque m’ont été très utiles. Enfin, et cela n’est pas la moindre qualité du livre, on doit relever la redoutable efficacité d’un trait en noir en blanc partout superbe et qui m’a fait penser à celui de Robert Crumb, la gaudriole en moins (celle-ci se trouvait en revanche dans ses planches de jeunesse rassemblées sous le titre de Journal d’un défaitiste, le seul recueil de Sacco que j’avais lu jusqu’ici).