Archive pour mai 2016
Lectures japonaises
30 mai 2016







Tout au long de mon séjour au Japon, des auteurs nippons m’ont accompagné et j’ai pris le plus grand plaisir à lire leur oeuvre confortablement installé dans les parcs ou les maisons de thé, devant un paysage de toits, d’îles ou de ruisseau. Ils ont nourri mon imaginaire de l’instant tant il est vrai que les livres que l’on emporte avec soi en voyage sont comme un écho prémédité de nos expériences visuelles. Certains auteurs glissés dans ma valise m’étaient familiers (Kawabata, Mishima, Tanizaki), d’autres non. C’est par exemple le cas de Nakajima Atsushi (1909-1942), dont le recueil de nouvelles Histoire du poète qui fut changé en tigre n’a pas laissé de m’étonner et de me confirmer que, loin des clichés que l’on peut avoir du Japon et de ses auteurs, que l’on imagine forcément nippo-centrés, certains d’entre eux ont pris des voies peu banales. Pour le dire en un mot, j’ai découvert ces nouvelles avec l’impression de lire un Borges japonais. Erudites, mystérieuses, subtiles, situées dans les royaumes antiques d’Assyrie, d’Egypte ou de Chine, quand ce n’est pas dans les îles micronésiennes, elles surprennent à chaque fois par la folle imagination qui les inspire et une efficacité narrative redoutable. Je ne savais pas à quoi m’attendre en ouvrant La hache, le koto et le chrysanthème de Seishi Yokomizo, dont le volume traînait depuis une éternité dans ma bibliothèque. Ainsi donc, devais-je le découvrir, s’agissait-il d’un roman policier à la Agatha Christie situé au début des années 1950 dans les Alpes japonaises, l’histoire d’une famille décimée, façon « Dix petits nègres », par un gros héritage. Lecture plaisante mais pas bouleversante. Avec Chronique d’Asakusa de Kawabata, son premier livre, je découvrais une suite de tableaux attachants et très vivants de la vie quotidienne pendant les années folles dans le quartier des plaisirs d’Asakusa, au nord-est de Tokyo. Au-delà de l’aspect documentaire de ces courtes scènes, on entrevoit déjà chez le jeune écrivain le regard acéré et le goût de l’ellipse qui feront sa gloire. Le chat, son maître et ses deux maîtresses de Junichiro Tanizaki, dont j’avais lu Le journal d’un vieux fou et L’éloge de l’ombre, est un recueil de quatre nouvelles savoureuses, drôles, bienveillantes, brossant en quelques traits des personnages attachants qui nous font ressentir la misère de nos ego et nos risibles amours (comme celle d’un homme pour sa petite chatte dans la nouvelle qui donne son titre au recueil). Des nouvelles également dans Pèlerinage aux Trois Montagnes de Mishima et, comme l’on s’en doute, un lot de personnages qui lui ressemblent et sont sa marque de fabrique : torturés, pervers, défiant en permanence la société et eux-mêmes. Lire ces deux derniers recueils de nouvelles l’un après l’autre est d’ailleurs intéressant : on y décèle deux visions totalement différentes de l’homme et du monde.



Au Japon
14 mai 2016



















Je rentre du Japon, où, pour ce troisième séjour, j’ai eu la chance de voyager pendant plus de trois semaines. Cela faisait longtemps que je voulais y retourner et le pèlerinage des cerisiers en fleurs – à quoi s’est ajoutée ma lassitude de l’hiver normand – m’en a donné le prétexte. Après une courte étape à Osaka, j’ai tenu à revoir Kyoto et à rendre mes hommages au Pavillon d’Or et au Ryoan-ji qui à chaque visite m’estomaquent par l’harmonie et la sérénité qu’ils dégagent. Le temps dont je disposais m’a permis de flâner dans tous les recoins de la ville et de découvrir des sites que je ne connaissais pas, comme le quartier d’Arashiyama. Grâce à mon pass ferroviaire, il m’était aisé de prendre le train un peu hasard et d’explorer des villes et des villages moins soumis au tourisme de masse. Filant plein ouest, je me suis ensuite rendu à Kurashiki, qui possède un quartier ancien autour d’un canal. De là, je suis parti une journée en excursion vers la superbe petite île de Naoshima que des mécènes de goût ont dédié à l’art contemporain. Me voici ensuite à Hiroshima, d’où je visite l’île de Miyajima et son célèbre portique immergé et le petit port de pêche de Tomo no-ura où le grand Miyazaki a séjourné pour la préparation de son film « Ponyo sur la falaise ». Puis, avec la facilité déconcertante que permet le Shinkansen, je me rends à Kanazawa, sur la côte nord, aux portes des Alpes japonaises dont, depuis le train, j’aperçois les sommets encore enneigés. Voilà pour les étapes. Il me resterait à mentionner ces longues déambulations dans les villes, ces repas exquis pris au petit bonheur la chance et qui ne m’ont jamais déçus, ces lectures (sur lesquelles je reviendrai dans un prochain billet) dans les jardins en fleurs, et ce saisissement devant ce soucis constant que mettent les Japonais à embellir les petites choses et à rendre la vie plus agréable avec une subtilité et une ingéniosité qui leur sont uniques et dont nous devrions nous inspirer. A peine rentré, je songe déjà à mon prochain séjour dans l’archipel…