Archive pour février 2016
Style
27 février 2016

Quand je poussai une dernière fois derrière moi la porte du jardinet de la rue Haute-Roche, le jour qui se levait avait cette rémission limpide, bénigne, d’après-matines, encore peuplée par le seul chant des oiseaux, qu’évoque toujours pour moi le titre d’un roman d’André Dhôtel que je n’ai pas lu : « Les rues dans l’aurore ». Un tramway descendait à vide la route de Rennes, avec le bourdonnement isolé d’une première abeille sur sa ligne de vol. Le vide des rues au petit matin, dont je prenais conscience pour la première fois, me paraissait magique ; il faisait merveilleusement frais et calme, je marchais dans la ville comme on marche dans les allées mouillées d’un jardin, avant que la maisonnée se réveille. Arrivé au pont Morand, je pris par le quai des Tanneurs et le quai d’Orléans ; quand je traversai l’île Feydeau, un rai de soleil jaune-rose, sur ma droite, atteignait l’extrême bord supérieur des façades. La ville, rue après rue, prenait congé de moi, souriante ; le temps en était venu ; ce qui flottait sur cet adieu, c’était un sentiment de légèreté sans ombre ; nous étions quittes, et nous nous trouvions à l’unisson dans cette chanson d’aube si insouciante : je n’avais pas été heureux ici, mais je ne quittais pas le port sur lest ; j’avais beaucoup engrangé. Je regardais avec amitié les rues silencieuses, les sinuosités creuses, familières, du moule que j’allais maintenant évacuer : ce n’était pas là seulement une ville où j’avais grandi, c’était une ville où, contre elle, selon elle, mais toujours avec elle, je m’étais formé.

Julien Gracq, La forme d’une ville, Ed. José Corti, 1985



A l’école de Scola
13 février 2016


La disparition d’Ettore Scola m’a fourni le prétexte pour revoir deux de ses chefs d’oeuvre, « Nous nous sommes tant aimés » et « Une journée particulière ». Quel plaisir ! Le traitement des personnages y est remarquable de finesse et de tendresse aussi. Chacun des quatre protagonistes de « Nous nous sommes tant aimés », que ce soit Antonio le brancardier au grand coeur, Nicolà le loser idéaliste, Gianni le cynique ou la belle Luciana qui aura une liaison avec chacun des trois amis mais finalement épousera Antonio le candide, sont dépeints grâce à une infinité de petites touches qui les rendent particulièrement attachants et confèrent une épaisseur très vivante à leur traversée de la vie. Dans « Une journée particulière » au contraire, les personnages d’Antonietta la mère de famille (Sophia Loren) et de Gabriele l’homosexuel (Marcello Mastroianni) se nourrissent des silences et des non-dits, ceux de leur relation transgressive et ceux de l’époque étouffante où ils évoluent comme deux souris en cage (d’escalier !). Dans les deux films, le traitement de la durée m’a paru très littéraire : le temps d’une vie pour le premier, une seule journée pour le second. Et puis, s’agissant d’un metteur en scène dont on a critiqué parfois les approximations de mise en scène, des séquences inoubliables s’inscrivent dans la souvenir comme autant de moments inoubliables de cinéma : Nino Manfredi et Stefania Sandrelli se révélant leurs pensées intimes sous un rai de projecteur comme ils l’ont vu faire dans la pièce de théâtre dont ils sortent ; les mêmes se retrouvant devant la fontaine de Trevi où…Fellini est justement en train de filmer la scène-culte de « La dolce vità » ; Vittorio Gassman face à son hénaurme beau-père et son ingénue de fille ; la scène du jeu télévisé où faillit Stefano Satta Flores ; Marcello Mastroianni et Sophia Loren dansant la salsa pour couvrir les vociférations fascistes ; les mêmes sur la terrasse du complexe résidentiel à se frôler parmi les draps en train de sécher ; et tant d’autres. Chapeau bas, Signore Scola !



Erik et Suzanne
5 février 2016


J’ai beaucoup d’affection pour Erik Satie, sa musique bien sûr, surtout ses premières pièces, et davantage encore l’homme, son authenticité, sa drôlerie, sa marginalité. J’ai d’ailleurs un projet de livre sur lui, que j’espère pouvoir mettre en chantier dans un futur proche.
Je suis passé hier au Musée de Montmartre, où se tient actuellement une exposition consacrée au trio Suzanne Valadon/Maurice Utrillo (son fils)/André Utter (son amant). Je ne suis l’admirateur d’aucun des trois et n’ai pas été plus impressionné que cela par les toiles que j’ai pu voir. En revanche, me trouver ainsi au 12 rue Cortot, dans le bel atelier de Renoir qu’occupait Valadon dans les années 1890, est assez émouvant puisque l’on sait que Satie, lui, habitait dans la même rue, au numéro 6, et que c’est en voisin qu’il venait rendre visite à Suzanne Valadon, la seule liaison qu’on lui connût. Valadon a peint un portrait de lui en jeune homme, qui fait partie de l’exposition et illustre ce post. C’est l’histoire de ce bref et unique amour qui m’intéresse. Il a dédié deux oeuvres à Valadon. Au début de leur liaison, une chanson, « Bonjour Biqui Bonjour« . Et, après leur rupture, une oeuvre pour piano, « Vexations« , pour laquelle il a stipulé qu’elle devait être jouée 840 fois de suite. Mais ce chiffre, qui ressemble étrangement au ressassement d’une douleur, aura-t-il suffi à effacer en lui le souvenir de la fantasque Suzanne ?