Archive pour avril 2015
L’intermédiaire
19 avril 2015

« L’intermédiaire » (The Middleman en anglais, Jana Aranya en bengali) est un film peu connu de Satyajit Ray, sorti en 1975. Adapté du roman de Mani Shankar Mukherjee, il narre l’histoire d’un jeune homme, Somnath (Pradip Mukherjee) qui n’obtient pas à son diplôme universitaire la note qui lui aurait permis d’obtenir un emploi stable. Il répond à de nombreuses offres d’emploi, subit des entretiens d’embauche humiliants, comme lorsqu’on lui demande quel est le poids de la lune. Heureusement, Somnath trouve dans son ami Sukumar, qui se trouve dans la même situation que lui, un précieux réconfort, de même qu’en sa petite amie – qui hélas, sous la pression de sa famille, en épousera un autre. Livré à lui-même, Somnath croise par hasard le chemin d’un homme d’affaires intriguant qui lui offre de travailler à ses côtés en devenant un intermédiaire dans les marchés que passent les grands groupes indiens avec leurs fournisseurs. Somnath apprend vite le métier, gagne de l’argent et abandonne peu à peu ses illusions. Il attend le fond du puits, lorsque, pour satisfaire un client, il amène une prostituée à celui-ci…qui n’est autre que la soeur de son meilleur ami Sukumar qui n’a trouvé que cet expédient pour soutenir sa famille. Face à cette révélation, Somnath perd le peu d’estime de soi qu’il lui restait et contemple ce que la société a fait de lui : un homme corrompu.
A ma connaissance, ce film implacable n’est jamais sorti en France. C’est dommage car il s’agit une nouvelle fois d’un chef d’oeuvre de Ray.



Deux ans à Calcutta
13 avril 2015

L’excellent Amit Chaudhuri, dont j’ai beaucoup aimé les romans « Une étrange et sublime adresse » et « Râga d’après-midi », a publié il y a deux ans le récit de son retour à Calcutta, ville où, enfant ayant grandi à Bombay, puis étudiant en Angleterre, il se contentait de revenir pour les vacances, mais à laquelle, peut-être précisément parce qu’elle était liée à ses souvenirs d’enfance, il est resté très attaché. Le livre – « Calcutta, deux ans dans la ville », traduit il y a quelques mois aux éditions Hoëbeke – est le pèlerinage d’un homme qui s’attache, par de multiples rencontres et échanges, à sentir le pouls de ce qui fut jadis la capitale culturelle de l’Inde mais qui a depuis perdu de sa superbe pour se retrouver à la traîne des autres villes indiennes, y compris pour ce qui touche aux arts et à la créativité. Il s’interroge sur ce déclin, évoque le passé glorieux et essaie de décrypter la turbulente vie politique d’un Etat où le parti communiste a été au pouvoir pendant plus de trois décennies. Il ne cède jamais à la facilité et ne fait preuve d’aucune concession vis-à-vis des Bengalis, prenant un plaisir visible à traquer leurs tropismes sans pour autant dissimuler leur côté attachant et leur foncière singularité au sein du monde indien (rapportant par exemple qu’il n’y a que les Bengalis pour avoir créé un vocable désignant les non-Bengalis). Le livre est par ailleurs une mine d’informations précieuses sur le Calcutta d’aujourd’hui. Le style est vif et souvent drôle, comme peut en rendre compte cette définition lapidaire du Bengali : « myope, fan de cinéma d’art et d’essai, de gauche, féru de poésie lyrique, porté sur l’autobiographie, gourmand de poisson. » C’est exactement cela, je peux en témoigner. A un autre endroit : « …ce procédé inhérent à la cuisine indienne qu’est la suffocation de tous les ingrédients individuels au bénéfice de la sauce déversée sur eux, résultante d’une douzaine de condiments incompatibles, portés à frémissement puis transformés en ce déluge national à tout faire. » Bien senti !



Ici
3 avril 2015




« Ici » – « Here » en anglais – est le titre du remarquable essai graphique de l’Américain Richard McGuire paru chez Gallimard il y a quelques mois. Le temps est son affaire : sur une page double, l’auteur fixe son regard sur un même lieu, une simple pièce avec une fenêtre à gauche et une cheminée à droite. Cette pièce, il nous la donne à voir à différentes époques, remontant jusqu’à des temps immémoriaux où elle n’existait pas encore (3 milliards d’années avant JC !) et osant même s’aventurer dans un 24ème siècle post-atomique. La décoration change au gré des époques et des habitants des lieux. Les chronologies se télescopent : à une date donnée, des scènes font leur apparition, telles des fenêtres pop-up, qui relèvent d’une autre temporalité. L’effet est d’autant plus saisissant que le graphisme et le jeu des ombres et des couleurs sont aboutis. L’amplitude du spectre temporel concerné est telle que saynètes et petits drames semblent dérisoires replacés dans la vaste chronologie et se diluent dans le grand Tout. Témoin privilégié du temps qui passe, le lecteur est Dieu. McGuire a reçu les louanges de Chris Ware et l’on ne s’en étonne pas tant leur approche novatrice de l’art graphique a des points communs. Nous sommes ici bien au-delà de la bande dessinée.