Archive pour décembre 2014
Escapade au Kerala.
28 décembre 2014





J’ai effectué fin novembre un court séjour dans le sud de l’Inde, au Kerala. Cochin d’abord, le temps d’une nuit et d’une matinée, où je n’aurai fait qu’apercevoir les ruelles anciennes de Fort Cochin contre la côte tropicale de Malabar, une vieille église portugaise abritant la tombe de Vasco de Gama et la porte close d’une synagogue, fermée ce jour-là aux visiteurs. Ensuite, ce fut le route vers Munnar et ses collines couvertes de plantations de thé, avec en bonus, sur le chemin, une balade à dos d’éléphant un peu irréelle et un étonnant spectacle de Kathakali. S’en est suivie une promenade en bateau sur le lac Vembanad sous des averses éparses qui conféraient au paysage de cocotiers toutes les teintes de gris. Le clou de cette brève quoique dense escapade a été, comme il se doit, un périple de 24 heures à bord d’un de ces houseboats plus joliment aménagés qu’un hôtel et qui sillonnent paisiblement les backwaters entre de jolis villages fleuris d’hibiscus et de bougainvillées.



La loi du genre.
21 décembre 2014

Je regardais récemment l’enregistrement du discours prononcé par Patrick Modiano pour la réception de son Prix Nobel. On l’y retrouvait tout entier dans sa modestie et son retrait des choses, et il y a expliqué un peu de son savoir-faire d’artisan de la phrase et de déterreur de souvenirs, comme il l’aurait fait sans doute dans une quelconque émission de télévision. Il s’est tiré honorablement de l’exercice, mais il lui a manqué selon moi le souffle lyrique, voire prophétique, qui sied si bien à la tribune qu’offre le Nobel de littérature et qui a fait ses lettres de noblesse. Qu’il suffise de réentendre Camus, Faulkner ou Saint-John Perse dans les mêmes circonstances pour se convaincre que les temps ont décidément changé…

Camus :

Faulkner :

Saint-John Perse :



Quelques livres
13 décembre 2014





Quelques lectures de ces derniers mois, dans l’ordre décroissant du plaisir que j’en ai pris :

- « Virgin Suicides » de Jeffrey Eugenides : une narration parfaite, prenante de bout en bout, et la fascination sourde qui naît du contraste entre la vie tranquille d’une banlieue américaine qui aurait dû être sans histoires et l’implacable enchaînement du suicide des cinq filles Lisbon, chacune plus attachante que l’autre surtout lorsque l’on a en mémoire le visage des jeunes actrices qui les ont incarnées dans le superbe film de Sofia Coppola. Encore une fois, un tour de force que l’on ne trouve que chez les auteurs américains.
- « Le sermon sur la chute de Rome » de Jérôme Ferrari : un très bon Goncourt porté par un style classique superbement rythmé et qui suffit à rendre intéressante le ballet des ces personnages dans ce bar de Corse alors que c’était loin d’être gagné d’avance.
- « Paris est une fête » d’Ernest Hemingway : je n’ai jamais été un grand admirateur d’Hemingway mais ces petites chroniques d’une parenthèse enchantée de la vie parisienne (les années 1920) et des figures qui l’ont traversée (Scott Fitzgerald, Gertrude Stein, Ezra Pound) sont, je dois bien le reconnaître, passionnantes de bout en bout.
- « Une rencontre » de Milan Kundera : brillant, comme tous les essais qu’il publie depuis plusieurs années avec là encore, un hommage rendu à ses maîtres en littérature ou en musique. Bien sûr, je regrette le temps de ses grands romans des années 1970 et 1980 mais, après la lecture d’un livre de Kundera, on se sent tout d’un coup plus intelligent, ce qui nous est rarement donné.
- « Daw Sein, les dix mille vie d’une femme birmane » de Claude Delachet-Guillon : intéressant surtout dans sa deuxième partie, où une vieille sage-femme birmane narre son existence à la première personne, et reflète bien l’âme d’un pays, empreinte de bonhomie et de superstition.



Le Kâmâkhya
6 décembre 2014








A l’occasion d’un déplacement dans l’Assam, à Guwahati, j’ai récemment eu la chance de visiter le temple de Kâmâkhya. Il s’agit, comme celui de Calcutta, d’un temple dédié à la déesse Kali. Dans l’incipit de mon livre « Fantômes à Calcutta », je rappelle la légende qui porte sur la fondation de ces temples :

« Je m’appelle Calcutta. Je suis sans âge. Je suis née du deuil de Shiva pleurant sa femme Sati, avatar de Kali. Je suis née de sa rage et de sa douleur : Shiva plaça le corps de la morte sur ses épaules et commença à tournoyer, à tournoyer, ivre de vertige et de puissance. Les autres dieux décidèrent que Shiva devait être stoppé car sa danse de furie menaçait de détruire le monde. Ils chargèrent Vishnu – Celui qui Préserve – de cette mission. Vishnu lança son chakra à travers l’espace. Le disque acéré trancha le corps de Kali en cinquante-deux morceaux et les dispersa aux quatre coins de la Terre. Déchargé du fardeau de sa souffrance, Shiva cessa sa danse de folie et le monde fut sauvé. L’orteil de Kali tomba au Bengale, sur l’une des berges de la grande rivière connue sous le nom de Hoogly et qui s’écoule depuis le Gange très sacré. Un temple fut construit et dédié à la déesse Kali. Un village se développa autour de lui que l’on baptisa « Kalikata », ce qui signifie littéralement : « un morceau de Kali », et qui est moi. Je m’appelle Calcutta et je suis née d’un deuil. »

Si le bout de la déesse qui est tombé à Calcutta était son orteil, Guwahati aurait récupéré, selon le guide qui m’a fait visiter le Kâmâkhya, son buste. Renseignement pris, le guide en question a dû céder à la pudeur car ce serait le vagin de la déesse qui a chu sur cette colline de la périphérie de Guwahati prise d’assaut par les pèlerins et les marchands. La descente mystique, par un boyau de granit maculé d’huile, jusqu’au sanctum sanctorum, dans le bruit des cymbales et la fumée d’encens, prend dès lors une tout autre signification.