Archive pour juillet 2014
Proust par Heuet.
27 juillet 2014


Je viens d’achever – au coeur de la mousson indienne ce qui peut créer un certain décalage enivrant avec l’atmosphère Belle Epoque qui y est dépeinte – le dernier tome de « Du côté de chez Swann – Nom de pays : le nom », adaptation de Proust en BD par Stéphane Heuet. Comme les autres, ce tome est remarquable : le dessin d’abord, d’une finesse inégalée jusque dans les moindres détails d’une calèche, d’une bottine, de feuillages d’automne au bois de Boulogne ou d’un hiver aux Champs-Elysées. J’imagine la documentation minutieuse que Stéphane Heuet, en amoureux de l’histoire de Paris, a dû rassembler pour rendre une époque avec un rendu si efficace que l’on sentirait presque l’odeur des aubépines et celle du crottin. Pour ce dernier tome, contrecollée à la couverture, l’auteur a joint une superbe carte de Paris où l’on retrouve certains lieux clefs de la Recherche. Très respectueusement, les incises sont de Proust, ce qui conserve l’émouvante musique du texte originel, et la composition laisse la part belle à l’imaginaire et à la narration proustienne faite d’allers et retours entre les lieux et les temporalités. Je ne sais pas si Stéphane compte entreprendre la suite de La Recherche. Je l’espère, je l’attends !



La très truculente tétralogie de Toussaint.
20 juillet 2014





J’ai achevé le dernier volet – « Nue » – de la tétralogie romanesque de Jean-Philippe Toussaint qu’il a baptisée « Marie Madeleine Marguerite de Montalte », cette Marie fuyante et pourtant centrale à tous les volumes. L’entreprise est remarquable d’intelligence, de style, et de cet humour léger et subtile qui est le propre de l’écriture de Toussaint. Je ne crois pas qu’il y ait aucun auteur francophone vivant qui ne m’offre aujourd’hui un tel plaisir de lecture. D’autres que moi ont dit mieux que je ne le ferais ici la puissance de certaines scènes émaillant l’oeuvre, comme la fuite éperdue d’un pur-sang sur la piste d’un aéroport japonais ou, dans « Nue », le narrateur épiant la femme qu’il aime à travers un petit hublot percé dans la toiture du Contemporary Art Space de Shinagawa. Elles sont de celles qui ne s’oublient pas et j’ignore par quel artifice d’orfèvre ou de magicien Toussaint parvient à restituer avec autant d’efficacité cette prégnance du réel. Il livre quelques uns de ses secrets de fabrication et de ses inspirations dans un petit livre, « L’urgence et la patience », qui est d’une lecture passionnante comme le reste de son oeuvre. En plus, sous l’élégante couverture blanche des Editions de Minuit, avoir entre les mains un livre de Toussaint est du meilleur chic, et la marque du bon goût, tant il est vrai que celui ou celle qui lit Toussaint ne peut foncièrement pas être con.



Amit Chaudhuri, chroniqueur de Calcutta.
13 juillet 2014


Je conseille vivement deux livres que j’ai lus récemment de l’écrivain bengali – mais ayant vécu à Bombay et en Angleterre – Amit Chaudhuri, que je croise de temps à autre à Calcutta et que j’ai eu l’hiver dernier le plaisir d’écouter lors d’un concert (il est également musicien). « Une étrange et sublime adresse » (1991) est la chronique des vacances qu’un petit garçon passe chez son oncle et sa tante dans le Calcutta des années 1970. C’est vif, c’est drôle, d’une lecture très plaisante grâce à un style limpide et joliment imagé, qui rend superbement hommage à l’atmosphère de Calcutta et au caractère de son peuple. Le dernier quart du livre comprend neuf saynètes prises sur le vif et empreintes de cette jolie mélancolie que seules permettent les formes courtes. Deux ans plus tard, en 1993, l’écrivain publie « Râga d’après-midi », qui mêle la chronique des années estudiantines à Oxford et le souvenir du pays natal à travers les leçons de musique que sa mère prenaient à Bombay. Ecriture du souvenir, donc, de l’intime, qui illustre une nouvelle fois la large palette des auteurs indiens de langue anglaise. La traduction française de son dernier livre, « Calcutta, Two Years in the City », vient de paraître en français mais je ne l’ai pas encore lue.



Un apéro avec Soumitra.
5 juillet 2014



J’ai récemment eu la chance de prendre l’apéro chez moi avec Soumitra Chatterjee, la légende du cinéma bengali, acteur-fétiche de Satyajit Ray avec lequel il a tourné 14 films. Détail cocasse : les aléas du trafic à Calcutta ont fait qu’il est arrivé avec dix minutes d’avance. Prévenu par mon assistante, je sors sur le pas de ma porte et le trouve assis sur un banc, attendant par politesse que l’heure passe pour oser se présenter.
Soumitra Chatterjee est un élégant monsieur de 79 ans qui porte beau et partage volontiers des anecdotes sur Ray (qu’il appelle respectueusement « Mister Ray ») et les films fameux qu’il a tournés avec lui. Ce fut une séance réjouissante d’adda, qui est le terme utilisé au Bengale pour qualifier la conversation légère et amicale. Il est émouvant, après une telle rencontre, de voir ou revoir les chefs d’oeuvre dans lesquels il a tourné. Je l’ai fait pour « Abhijan » (L’expédition), superbe film dans lequel Soumitra joue le rôle d’un Sikh exilé au Bengale, chauffeur de taxi de son état et torturé comme il se doit (ses personnages l’ont souvent été !)