Archive pour juin 2014
Sur la route.
15 juin 2014

« Sur la route » de Kerouac restait parmi les classiques du vingtième siècle que je n’avais jamais lus. C’est à présent chose faite et je n’ai achevé que récemment une lecture que j’ai faite durer tant mon plaisir était immense. Quel style, quelle énergie, quelle justesse du regard, quelle belle métaphore que celle de la route, au sens taoïste du terme, pour décrire le cheminement d’une jeunesse éprise de liberté à la fin des années 1940 ! Je m’attendais à lire une description de l’Amérique dans un road novel dont j’avais eu l’impression de découvrir tant de déclinaisons au cinéma. Je ne m’attendais pas à être secoué de la sorte par cette humanité intense, ces rencontres à chaque fois saisissantes, avec les lamentations et les rythmes du jazz en musique de fond. Dean Moriarty est bien sûr l’un des personnages les plus fascinants de la littérature, mais il est loin d’être le seul : la route amène des rencontres pétries d’humanité, des âmes fortes ou fragiles que Kerouac saisit telles quelles en s’abstenant de tout jugement moral, sachant que chacune contribue au dessein qu’il s’est donné de saisir le monde pour le mieux décrire. En ce sens, il y a dans « Sur le route » la même quête qu’ « A la recherche du temps perdu » : celle par laquelle un homme apprend du monde et devient écrivain, découvre l’évidence de la littérature. « Sur la route » est en quelque sorte une « Recherche » en mouvement, qui puise son énergie dans la fuite et le déplacement, là où Proust s’attache à diriger sa loupe vers le Faubourg Saint-Germain et ne le quitte guère. Le voilà, le grand roman américain !
Je ne résiste pas à la tentation de citer une phrase de la dernière page, qui fuse et vibre comme le reste : « Ainsi donc, en Amérique, quand le soleil descend et que je suis assis près du fleuve sur le vieux quai démoli, contemplant au loin, très loin, le ciel au-dessus du New-Jersey, et que je sens tout ce pays brut rouler en bloc son étonnante panse géante jusqu’à la côte Ouest et toute cette route qui y va, tous ces gens qui rêvent dans son immensité et, dans l’Iowa, je le sais, les enfants à présent doivent être en train de pleurer dans ce pays où on laisse les enfants pleurer, et cette nuit les étoiles seront en route et ne savez-vous pas que Dieu c’est le Grand Ours et l’homme-orchestre ?« 



L.A., 1947.
8 juin 2014




On sait mon goût pour les jeux vidéos qui, pour les meilleurs d’entre eux, offrent une immersion à nulle autre pareille, à l’égal d’un bon livre ou d’un bon film. C’est le cas de L.A. Noire, une superproduction réalisée par le studio Rockstar Games qui m’a tenu en haleine pendant plusieurs mois. Les développeurs ont recréé avec un réalisme confondant le Los Angeles de le fin des années 1940, lui conférant l’ambiance hyperréaliste d’un film noir. L’histoire est celle d’un ancien marine, Cole Phelps, qui rejoint la police de L. A.. L’acteur américain Aaron Staton lui prête ses traits et sa voix.
On accompagne sa carrière : à la circulation d’abord, puis dans unité de patrouille, à la brigade criminelle, à la brigade des moeurs, et enfin aux incendies criminels. L’intrigue, qui se fait peu à peu jour grâce à des flashbacks ou la découverte des relations que les personnages entretiennent entre eux, est complexe comme du Ellroy. Phelps résout des meurtres sordides de femmes qui évoquent celui du Dahlia Noir. Il met au jour une sombre affaire de trafic de morphine puis une affaire d’incendies criminels et de fraude à l’assurance fomentées par une compagnie de construction de logements pour anciens marines, dans lesquelles baignent certaines huiles de la police. Il s’éprend d’une chanteuse de jazz allemande au Blue Room. Il sillonne la ville à bord de voitures d’époque, au son du jazz (superbe bande son) ; il enquête minutieusement sur les lieux des crimes ; il interroge les suspects, essayant de déceler leur mensonge derrière leur attitude. Tout y est : la nuit, les gangsters, le jazz, les femmes fatales, les flics corrompus, la brume dans les rues désertées. L.A. Noire est un hommage somptueux au film noir et, comme dans la série des Grand Theft Auto, errer des heures durant dans le Los Angeles de 1947 au son de Billie Holiday suffirait presque au bonheur du joueur.

A découvrir ici une vidéo très hopperienne tirée de L.A. Noire : L.A. Noire