Archive pour mai 2014
Bye Bye Amby.
30 mai 2014

Le constructeur Hindustan Motors vient d’annoncer la fin de la production de l’Ambassador, qui était assemblée depuis 1958 dans l’usine d’Uttarpara, non loin de Calcutta. Le groupe a justifié sa décision par une baisse sensible de la demande sur ce modèle, et les difficultés financières qu’entraînait sa baisse de rentabilité face à une concurrence féroce qui bénéficie à plein de l’attraction exercée sur les jeunes Indiens et les classes moyennes par des modèles plus récents, plus compacts, et plus performants, japonais notamment. L’Ambassador, a contrario, dont le design était largement inspiré de la Morris Oxford III modèle 1954 et n’avait guère évolué depuis les années 1950, est une voiture lourde, peu performante (vitesse de pointe de 80 km/h), polluante, aux ligne surannées. Comme tant d’autres aspects du mode de vie de l’ancien colonisateur, les Indiens se l’étaient appropriée, et l’Ambassador était devenue la voiture de prédilection des chauffeurs de taxi dans sa version jaune (33.000 taxis Ambassador rien qu’à Calcutta) et des officiels dans sa déclinaison blanche, ce qui en faisait probablement la seule voiture au monde utilisée à la fois par l’homme de la rue et le Premier ministre.
Si sa production est stoppée, l’iconique Ambassador, que ses amoureux surnomment l’ »Amby », « The Wheels of India » ou « The King of the Roads », continuera de circuler sur les routes indiennes, grâce à son endurance et les ressources inépuisables du rafistolage. Elle continuera plus longtemps encore à habiter l’imaginaire des Indiens et le nôtre, tant elle est devenue partie intégrante du paysage local et de l’image qui s’en imprime en nous. L’Ambassador appartient à la mythologie de l’Inde ; elle a accompagné chacune de ses transformations. Comme la 4CV Renault ou la 2 CV Citroën, elle continuera à ce titre d’alimenter la nostalgie des familles et l’imaginaire des créateurs, comme par exemple le plasticien Subodh Gupta ou le romancer Amit Chaudhuri, qui lui ont chacun rendu hommage à leur façon.
Comme l’écrit Jean-Claude Carrière dans son « Dictionnaire amoureux de l’Inde » : « Au continent de la métamorphose, l’Ambassador était une image de permanence ; au siècle de la précipitation, de lenteur. Ce véhicule culte était, pour le dire en un mot, une automobile vishnouique. Dans une tradition polythéiste, au fond, elle constituait une image ambulante de l’unité et du maintien du monde.« . On ne saurait mieux dire.



Gabo le magnifique.
24 mai 2014

Afin de retrouver la petite musique du grand Garcia Marquez derrière la multitude d’hommages – mérités – qui lui ont été rendus (j’ai appris la nouvelle de sa mort depuis Darjeeling), j’ai lu le « Récit d’un naufragé » qui m’attendait depuis des années dans mes piles de « livres à lire ». Ce récit, paru en 1970 mais qui avait fait l’objet d’un feuilleton quinze ans plus tôt dans l’Espectador où Garcia Marquez travaillait comme jeune journaliste, relate l’histoire vraie de la dérive d’un marin à bord d’un destroyer de la marine nationale colombienne qu’une vague jeta à la mer et qui se retrouva pendant dix jours errant sans eau et sans vivres sur les flots de la mer des Caraïbes, au milieu des requins. Miraculeusement, son radeau de fortune le ramène sur les côtes colombiennes, suite à quoi ce survivant de l’extrême est fêté en héros national par la dictature de Gustavo Rojas Pinilla. Le récit est écrit à la première personne et résulte d’une série d’entretiens conduits par Garcia Marquez avec le miraculé. Il en découle une immédiate empathie avec les déboires de cet homme simple, qui s’ouvre de son calvaire sans en rien dissimuler, avec une candeur et une sincérité qui en font en quelque sorte un héros malgré lui. Garcia Marquez s’efface derrière le récit édifiant qui lui est confié et s’efforce de le relater avec le seul souci de la fidélité. Le texte relève du témoignage, et, si Garcia Marquez, dans certains scènes hallucinatoires, fait parfois quelques incursions vers le réalisme magique, on est encore très loin de sa marque ultérieure et il ne s’écarte jamais de la tâche qu’il s’est assignée de rendre compte le plus fidèlement possible de cette errance marine et de la métaphore universelle qu’elle porte en elle.



Une Parisienne à Lhasa.
18 mai 2014


Alors que je sillonnais le Bhoutan, j’étais muni, livre de circonstance, du « Voyage d’une Parisienne à Lhasa » dans lequel Alexandra David-Néel narre son épopée vers la capitale interdite du Tibet, en 1924. Il y a quelque chose d’extraordinaire à suivre le long et périlleux voyage de cette bourgeoise parisienne et obstinée, dont on ressent à chaque ligne la force de caractère, et qui ne puise l’énergie de cheminer dans d’épouvantables conditions, alors qu’elle a déjà 56 ans, que grâce au défi personnel qu’elle s’est fixé, marrie d’avoir échoué jusqu’alors dans son objectif de rejoindre Lhasa. Accompagnée de son fils adoptif, le lama Yongden, elle est obsédée par la crainte de se faire repérer puis expulser, et devra user de tous les stratagèmes imaginables pour passer incognito. Il y a quelque chose de tintinesque ou de tolkienien dans les aventures de ce duo improbable, qui en fait une lecture très distrayante. Et l’on a envie de s’écrier : en voilà une sacrée bonne femme !



L’insolent génie de Chris Ware.
11 mai 2014




Cela fait plusieurs mois que je suis plongé dans « Building Stories » de Chris Ware, son projet le plus ambitieux à ce jour. L’ensemble se présente comme une boîte en carton semblable à celles qui contenaient les jeux de société de mon enfance, au début des années 1980. A l’intérieur, on trouve divers formats – bande de papier, carnet , cahier, livret, panneau, journal – où s’étale un kaléidoscope narratif à nul autre pareil. Chaque tranche de vie tire le meilleur parti du support qui l’accueille. Temporalité et géographie sont bouleversées, et chacun des épisodes – pour autant que l’on puisse parler d’épisodes – peut se lire au gré de son envie. Le personnage central de cette vaste fresque narrative est une jeune femme unijambiste. On la découvre d’abord habitant dans une vieille maison emplie du souvenir de ses habitants passés et dominée par la figure d’une vieille dame emprisonnée dans ses souvenirs. La jeune femme se marie, a une petite fille, déménage dans un pavillon de banlieue. Tous ses états d’âme, ses interrogations, ses espoirs déçus, nous sont donnés à voir. Les planches se répondent de la plus subtile manière, et certains éléments ou certaines scènes montrés de façon tout à fait anecdotique, prennent tout leur sens dans une séquence ultérieure. Par exemple, une abeille butinant les fleurs du jardin devient plus loin un personnage à part entière, baptisé « Branford, la meilleure abeille du monde ». Les éléments du décor sont dépeints avec infiniment de finesse et de subtilité, et en disent plus sur l’esprit des lieux et le caractère des personnages que l’action proprement dite. Chris Ware, comme dans « Jimmy Corrigan » que j’avais adoré, possède un art unique de la composition, toujours surprenante, et porte l’art graphique à son acmé. Quel talent ! S’il y avait un Nobel de l’art graphique, je le lui donnerais sans hésiter !