Archive pour août 2012
Gerhardt Richter
31 août 2012



Je suis très impressionné par le travail de l’Allemand Gerhardt Richter, que donne à voir jusqu’au 24 septembre le Centre Pompidou. Ce qu’il appelle ses « peintures photographiques » sont empreintes d’un superbe réalisme poétique (deux exemples ci-dessus) – je n’ose imaginer la technique que requiert ce type de toiles. Dans le même temps, l’artiste a, depuis le début, fait des incursions intéressantes dans l’abstraction, ce qui dénote une audace, une liberté et une capacité à se remettre en cause qui je le pense doivent être les critères à quoi l’on reconnaît un grand artiste. Chapeau bas.



Repos à Krabi
29 août 2012




Je suis rentré il y a peu d’un séjour très reposant dans le sud de la Thaïlande, à Krabi, où je n’aurai pas fait grand chose d’autre que travailler à ma tentative de roman policier (pas facile !), bouquiner, me baigner, faire du scooter soit sur la route du bord de mer à la recherche de plages isolées (j’en ai trouvé qui à marée basse auraient pu faire songer aux Charentes ou à la Bretagne !), soit en faisant des incursions dans des chemins de terre bordés de plantations d’hévéas, entre ces excroissances karstiques qui sont le propre de cette région et font un peu penser à la baie d’Halong. Bref, c’est ce qu’on appelle les vacances !



Une poignée de livres
18 août 2012








Ces dernières semaines, les ouvrages suivants me sont passés entre les mains :
- « Le front russe » de Jean-Claude Lalumière : je ne pouvais qu’être sensible aux descriptions du Quai d’Orsay, mais assez vite le livre, en dépit de sa cocasserie, m’a laissé sur ma faim.
- « Le noyé du Grand Canal » de Jean-François Parot. C’est la première fois que je lis du Parot. Du bel ouvrage assurément, dense, remarquablement bien documenté, le tout dans la superbe langue du XVIIIème siècle. Le texte est peu trop long et l’intrigue est un peu complexe, mais n’est-ce pas l’un des plaisirs du polar que de s’y perdre joyeusement ?
- « Les rillettes de Proust et autres fantaisies littéraires » de Thierry Maugenest, recueil assez amusant de miscellanées et conseils littéraires pour les apprentis écrivains. Il y a toujours des choses utiles et distrayantes à retirer de ce type d’ouvrages, comme d’apprendre les tâtonnements des grands auteurs avant de parvenir à pondre les chefs d’oeuvre que nous leur connaissons.
- « L’esclave vieil homme et le molosse » de Patrick Chamoiseau. Très impressionnnant. Quelle langue riche et sensuelle, quelle écriture fascinante ! La parole du conteur est structurée en sept mouvements qui décomposent la fuite d’un esclave en Martinique. C’était le premier et ce ne sera certainement pas le dernier Chamoiseau que je lirai.
- « Le riz de Rangoon » de Frédéric Marinacce : quelques passages très intéressants mais d’une manière générale les différents chapitres du livre ne tiennent pas ensemble.
- « Etrange façon de vivre » d’Enrique Vila Matas, qui m’a un peu déçu je dois dire à force d’abus de disgressions. J’ai retenu une phrase qui décrit bien le travail de voyeur avide de l’écrivain, métier et raison d’être du héros du livre : « Comme la vie est trop courte pour vivre suffisamment d’expériences, il faut les voler« .
- j’ai préparé mon déménagement de Rangoun en lisant « L’Agent secret » de Conrad, dont j’ai fini la dernière page alors que les déménageurs scellaient le dernier carton de livres – je n’y ai glissé le volume qu’au dernier moment. C’est un classique, qui possède ses archaïsmes et ses longueurs mais qui se révèle passionnant de bout en bout. Il y a quelque chose de burlesque et de terriblement drôle à imaginer le frère simplet et adulé de Mme Verloc se faire abuser par le mari de celle-ci, intrigant maladroit, et trébucher sur une racine, se faisant malencontreusement exploser avec l’engin qu’il portait. La leçon d’un maître.
- enfin, j’ai achevé il y a peu l’épais volume de mémoires de Pablo Néruda, « J’avoue que j’ai vécu« , achevé in extremis avant que la mort ne le rattrape. Quelle existence riche et foisonnante ! Evidemment, les passages où, engagé convaincu au Parti communiste, il se rue avec des oeillères au moindre congrès d’écrivains dans l’URSS de Staline ou le Cuba de Castro font aujourd’hui sourire mais il se donne à voir pleinement et sincèrement, et il réussit parfaitement, dans une belle langue, l’exercice si difficile de l’autobiographie. J’ai bien sûr lu avec un intérêt particulier les passages, au début du texte, où il narre, de manière trop expéditive à mon goût, ses expériences de Consul du Chili à Rangoun (cf. sa possessive maîtresse birmane, qu’il est obligé de fuir) ou Batavia, ou ses passages à Calcutta.



Hommage à Antonio
16 août 2012


J’ai appris récemment, et un peu par hasard, qu’Antonio Tabucchi nous avait quittés. C’était l’un des écrivains qui j’admirais le plus, lui qui avait fait de Fernando Pessoa son frère, qu’il est pour moi aussi. Je me souviens avoir lu « Pereira prétend » sur les hauteurs de Lisbonne, il y a 14 ans, et combien le livre, avec sa jolie couverture d’azulejos, m’avait impressionné par sa rigueur et sa constante inventivité, avec l’air de ne pas y toucher. J’avais bien sûr également lu « Nocturne indien », trois fois, en 1993 (je n’avais pas aimé), en 1997 (j’avais beaucoup aimé) et en 2006 (encore plus), ainsi que « Piazza d’Italia » et « Les trois derniers jours de Fernando Pessoa ». J’ai encore plusieurs de ses oeuvres dans ma pile des livres à lire, et il faudra peut-être que je me départisse de l’habitude consistant à partir constamment à la découverte de nouveaux auteurs, pour le meilleur et souvent pour le pire, plutôt que d’épuiser la lecture de ceux dont je me sais proche. Tabucchi fait en outre partie des écrivains dont j’aurais adoré faire la connaissance. C’est aujourd’hui trop tard, mais il reste ses livres qui rendent le monde plus intelligent et plus clair. Chapeau bas, Antonio.



Les ailes brisées du tailleur volant
11 août 2012

Je réalise que cela fait un siècle que Franz Reichelt, tailleur et inventeur d’origine autrichienne, massif moustachu, ancêtre tragi-comique de Batman, a lamentablement raté l’essai de son manteau-parachute pour aller s’écraser sur le sol gelé de l’esplanade du Champ de Mars après un saut depuis le premier étage de la Tour Eiffel qui l’a fait chuter de près de soixante mètres. Les images de sa prouesse sont assez touchantes. Oui, il hésite de longues secondes avant de se lancer, et on le comprend, mais finalement son idéalisme et sa détermination à faire avancer la science ont le dessus et finissent par le pousser des deux mains dans le vide.



A Macao
6 août 2012



Après avoir quitté ma maison à Rangoun après un déménagement épique, me voici, sans que je me l’explique vraiment, à Macao. Je loge dans une belle chambre au style néo-empire au 14ème étage de l’hôtel-casino Lisboa, que je mourais de connaître. Je ne suis pas déçu du voyage, tant il est exubérant. Hier soir, j’ai mangé une soupe de nouilles dans la galerie marchande du sous-sol en observant hypnotisé les allers et venues incessants des prostituées qui, en mini-jupes et juchées sur leurs talons hauts, mériteraient assurément une médaille pour leur endurance. Ce matin, je me suis promené dans les ruelles situées à l’ouest de la cité, en empruntant l’Avenida Infante D. Henrique. Je suis monté à la Fortaleza do Monte puis je suis redescendu voir la façade de l’église jésuite Mater Dei. J’ai dégusté deux excellentes pastéis de nata, ces délicieuses tartelettes portugaises, ai un peu tourner dans le quartier, qui possède de très jolies petites maisons sino-portugaises puis j’ai repris le chemin de mon hôtel, avec sous le bras, qui ne me quittent pas depuis plusieurs jours, les passionnantes mémoires de Pablo Neruda. Ce soir, je crois que je vais aller hasarder quelques patacas aux machines à sous du Grand Lisboa, qui déploient ses corolles de miroirs vers le ciel bas et menaçant.



Prix Nobel de littérature à Alan Moore
3 août 2012

Si ça ne tenait qu’à moi, il y a longtemps que je lui aurais donné, le Nobel, à ce fou d’Alan Moore (de même qu’à Philip Roth ou Antonio Lobo Antunes, d’ailleurs, dans des registres très différents). Il est tout simplement le plus grand scénariste de comics (et au-delà, de roman graphique) de tous les temps, et des titres comme « From Hell », « Watchmen », « La ligue des gentlemen extraordinaires », « V pour Vendetta » repoussent les frontières du genre – bien avant qu’Hollywood ne les adapte très pâlement au cinéma dans des films que Moore a d’ailleurs tous reniés. Sa production est très abondante et ses adeptes nombreux (j’étais passé à Londres, il y a quelques années, devant une boutique de comics qui ne vendait que sa production). Alan Moore, qui a des allures de prophète gothique, est anglais, mystique, anarchiste, végétarien et se targue de pratiquer la magie et l’occultisme. C’est notre maître à tous.



Des jeunes hommes mélancoliques
2 août 2012


Le hasard a voulu que je lise successivement « La mort heureuse », premier roman d’Albert Camus écrit en 1938 et publié plusieurs décennies plus tard, et « Le feu follet » (1931) de Drieu La Rochelle, auteur dont j’avais cru bon de repousser chaque fois la lecture pour des raisons extérieures à la littérature. La parenté entre les deux livres est assez étonnante : de part et d’autre on voit des jeunes hommes tourmentés et insatisfaits – le premier, Mersault, qui anticipe le héros de « L’Etranger » en tuant un homme non à cause d’un éclat de soleil mais par le désir plus réfléchi de se débarasser des contraintes que lui impose sa pauvreté et vivre pleinement sa vie d’homme – le deuxième est miné par sa dépendance à la drogue et son mal-être. Ces deux cousins du désespoir meurent de manière tragique et prématurée.
« La mort heureuse » présente certains déséquilibres qui seront gommés dans la pépite noire et brûlante de « L’Etranger », dont il n’est que le brouillon en quelque sorte, mais combien sont passionnantes les ébauches de chefs d’oeuvre ! C’est un livre censément sombre mais c’est bien toute la luminosité du regard camusien qui apparaît dans certains passages superbement écrits, qui illuminent le livre tout entier : « C’était encore les oliviers, les linges bleus du ciel entre les branches, et l’odeur des lentisques le long des prés roussis où séchaient des étoiles violettes, jaunes, rouges (…) »
« Le feu follet » ne m’a que moyennement accroché, et cette littérature de l’entre-deux guerres, anémiée et désabusée, me semble avoir mal vieillie, quand bien même je ne peux que reconnaître au livre d’indéniables qualités d’écriture. C’est un livre d’homme, quand c’est la féminité dans l’écriture de Camus qui m’a toujours séduit.