Archive pour juillet 2011
Proust, prosateur, satiriste et érudit mystique et monomane
28 juillet 2011

Je trouve dans « L’image proustienne », article de Walter Benjamin écrit en 1929, une bonne défintion de ce qu’est La Recherche du point de vue de son auteur. Benjamin écrit en effet dans une fulgurance précoce (Proust n’est mort que six plus tôt) : « Les treize volumes de La Recherche du temps perdu sont le produit d’une inconstructible synthèse où se rencontrent, pour former un ouvrage autobiographique, l’oubli de soi du mystique, l’art du prosateur, la verve du satiriste, le savoir de l’érudit et le parti pris du monomane. » On ne saurait mieux dire !



Petite excursion en pays môn et karen
25 juillet 2011



Profitant de la venue à Rangoun d’un couple d’amis, je rentre juste d’un périple de cinq jours au sud-est de Rangoun (950 kilomètres en voiture, tout de même !) Moulmein a beau être la troisième ville du pays, elle a su conserver un charme suranné, intemporel, blottie contre la rivière Thanlwin. Qu’il fait bon tôt le matin regarder le fleuve depuis la terrasse de la pension « Breeze », ou le soir aller manger des brochettes sur ses berges, arrosées d’une Myanmar Beer bien fraîche ! Le propriétaire de la pension nous a longtemps entretenu au sujet des pouvoirs magiques des weikza, ces moines alchimistes dont j’ai déjà rencontré plusieurs adeptes ici. Plusieurs excursions autour de la ville nous ont conduits au bord de la mer, avec l’impression d’être au bord du monde, à Kyaikkami, qui donne à voir une manière de Mont Saint-Michel birman dans des couleurs à la Turner. Nous sommes également allés voir l’un des plus grand bouddhas couchés au monde, long de plus de 170 mètres. Autour, des milliers de jeunes s’amusaient dans l’eau, glissant tout habillés sur des toboggans en acier. Un jour de pluie, nous avons grimpé en mode 4×4, par une piste défoncée et ruisselante, jusqu’au temple Mahlabo, qu’un guide décrit comme un château du « Seigneur des Anneaux » et effectivement les efforts pour l’atteindre ne s’avérèrent pas très éloignés d’une quête tolkenienne. Le sommet était baigné de brume et nous n’y voyions pas à dix mètres. Nichée dans un de ces pains de sucre karstiques qui font la renommée de la région de Hpa-An, nous avons visité une grotte dégoulinante de pluie mais qui recelait plusieurs dizaines de bouddhas, entre lesquels erraient de vieux chiens dans une lumière de catacombes. A partir de Hpa-An, nous avons fait l’excursion jusqu’au Mont Zwegabin. La pluie battait, si bien que les marches à flanc de montagne étaient dangereusement glissantes. J’ai préféré m’arrêter à mi-chemin et me reposer quelques heures dans un charmant petit monastère. J’y ai médité, y ai déjeuné à l’invitation du sympathique révérend du lieu, qui a ensuite disposé un matelas dans la grande salle afin que je m’y repose. Pendant ce temps-là, mes amis poursuivaient leur ascension sous une pluie qui avait redoublé. Heureusement, ils finirent par me rejoindre sains et saufs, fourbus et trempés. Sur la route du retour, nous nous sommes arrêtés à Bago, où je souhaitais de nouveau essayer de trouver ce temple au serpent que j’ai cherché à chacune de mes visites dans la ville sans jamais parvenir à le trouver. La quête du lieu nous a pris du temps mais nous y sommes finalement parvenus : l’énorme python, qui serait âgé de plus de cent ans et serait l’incarnation d’un vieux moine, nous attendait benoîtement dans un petit sanctuaire au milieu des rizières.



Retour de France
6 juillet 2011

De retour de trois semaines en France, durant lesquelles j’ai parcouru plus de trois mille kilomètres en voiture (Paris, Touraine, Haute-Normandie, Nivernais, Var) et me suis frotté à l’invincible poésie des aires d’autoroute, je réalise que comme à chacun de mes séjours je n’aurais pas fait la moitié des choses que j’avais prévu de faire, ni vu le tiers des personnes que je m’étais promises de voir… Qu’à cela ne tienne : j’aurai réussi à achever, durant deux jours très agréables à Dieppe, dans une chambre de l’Hôtel Mercure avec vue sur la mer que je découvre à l’arrière-plan d’une photo de Raymond Depardon tirée de son tour de France, mon prochain manuscrit, une galerie de portraits birmans qui s’intitule « Dix-neuf vues de la Shwedagon » (scoop !).
En matière d’expositions, je suis allé voir celle consacrée à Odilon Redon au Grand Palais. Je me suis arrêté devant son « Araignée souriante », son «Bouddha » (vers 1905), son « Buisson rouge », « L’œil du pavot » ou « La coquille » (1912). Beaucoup d’histoires d’œil dans son œuvre, et je comprends la petite jalousie que Mallarmé nourrissait à l’encontre de son talent unique pour légender ses gravures : « L’œil, comme un ballon bizarre, se dirige vers l’INFINI » (série d’après Poe) ; «Partout des prunelles flamboient» (série « La tentation de Saint Antoine ») ; « La mort – mon ironie dépasse toutes les autres » (« A Gustave Flaubert »).
Je suis ensuite allé voir l’exposition sur les frères Caillebotte et n’en suis ressorti qu’à moitié convaincu par la pertinence d’avoir choisi de montrer les très quelconques clichés de Martial le photographe au côté de la très belle œuvre de Gustave le peintre. J’ai passé pas mal de temps à sillonner les pièces du superbe hôtel particulier qui accueille le musée Jacquemart-André.
Je suis également allé voir l’exposition Kubrick à la Cinémathèque française. J’adore l’œuvre de Kubrick mais je suis resté un peu sur ma faim : ses films se suffisent à eux-mêmes et je remarque que, comme moi, pendant l’exposition, le public restait les yeux fixés sur les extraits de films qui étaient montrés, avec l’envie de les revoir plutôt que celle de se plonger dans les instructions de tournage ou les fac-similés de scénarios que l’exposition donnait à voir. Je retiendrai plusieurs choses cependant : était exposé le costume de « droug » d’Alex, joué dans « Orange mécanique » par Malcolm McDowell, or je n’avais à aucun moment remarqué dans le film que ses boutons de manchette étaient des globes oculaires. J’ai aussi été assez intéressé, dans les dernières salles, de découvrir les deux projets que Kubrick n’aura pas eu le temps de réaliser : son film sur Napoléon et celui sur la Shoah (« The Aryen Papers »). Il avait en revanche bien avancé le travail préparatoire, comme le montrent l’impressionnante bibliothèque qu’il s’était constituée sur Napoléon ainsi que les fiches qu’il avait accumulées sur le Premier Empire.
Je suis enfin allé voir la très impressionnante installation d’Anish Kapoor au Grand-Palais dans le cadre de « Monumenta » ainsi que l’intéressante exposition « Paris-Delhi-Bombay » à Beaubourg, mais n’aurai pas trouvé le temps en revanche d’aller au Musée d’Orsay voir l’exposition Manet. J’oubliais : j’ai enfin visité la « Maison Satie » à Honfleur, ce que je voulais faire depuis très longtemps. J’y ai notamment acheté une petite boîte à musique qui ressasse à l’infini le motif de la « Gymnopédie n°3 » et ai vu sous les combles un piano mécanique blanc jouer sous des doigts invisibles et pour moi seul quelques pièces poétiques de « l’inharmonieux loufoque ».
Au cinéma, je suis allé voir « Tree of Life » de Terence Malick, visuellement fascinant mais dont la finalité fortement religieuse ne m’a qu’à moitié atteint, la très soporifique « Ballade de l’impossible » de Tranh An Luong, et deux films fort intéressants : « Tomboy » de Cécile Sciamma (dont j’ai déjà parlé ici) et « Une séparation », film iranien d’Asghar Farhadi. Sans oublie « Minuit à Paris » de Woody Allen, que j’ai trouvé assez moyen.
J’aurais aimé aller au théâtre mais cela n’a malheureusement pas été possible pour des raisons logistiques.
En France, l’air était délicieusement sec et clair dans le sud, et le soleil se couchait à 22H30. Le choc avec Rangoun est important : la mousson bat son plein, il pleut dans la grisaille, le taux d’humidité est éprouvant et la nuit tombe à 18H00 comme la lame d’une guillotine. Ah, une Birmanie qui jouirait du même climat que l’Europe serait (presque) un paradis sur Terre !