Archive pour janvier 2011
Proust et Fallout 3
31 janvier 2011

Je trouve très juste la description que fait Walter Benjamin de l’œuvre proustien dans son célèbre article : « L’image proustienne » (1929), qu’il entame ainsi : « Les treize volumes de la Recherche du temps perdu sont le produit d’une inconstructible synthèse où se rencontrent, pour former un ouvrage autobiographique, l’oubli de soi du mystique, l’art du prosateur, la verve du satiriste, le savoir de l’érudit et le parti pris du monomane ». Proust me semble en effet posséder tous ces étranges attributs, qu’il porte chacun à un sommet inégalé. J’ai pensé à Proust en vivant une expérience de mémoire involontaire à l’intérieur d’un jeu vidéo. Le jeu – un jeu de rôle post-apocalyptique – se nomme Fallout 3. J’en ai achevé depuis un certain temps l’intrigue principale mais je retourne régulièrement me plonger dans ses immenses décors désolés, j’en continue l’inépuisable visite, la minutieuse exploration. C’est au moment où je montais à l’étage d’un haut immeuble résidentiel que l’apocalypse n’avait pas renversé, la Tenpenny Tower, que l’épisode s’est produit. Parvenu au sommet de la tour, j’entre dans un vaste penthouse désaffecté, dans lequel je croyais pénétrer pour la première fois. Une large porte mène à un balcon circulaire, qui offre une vue grandiose sur la vallée dévastée qu’éclaire la lumière du couchant. Je m’enfonce dans un fauteuil pour jouir du spectacle. A ma gauche, sur un échiquier, sont posés un verre, une petite fiasque de whisky, un paquet de cigarettes et un cendrier. Je regarde le paysage et je m’aperçois que je suis déjà venu à cet endroit il y a très longtemps d’un temps purement virtuel car depuis mon premier séjour je me rends compte que j’ai vécu tant d’aventures que j’ai l’impression que c’est un autre homme qui est assis dans le fauteuil, sur lequel le temps est passé, la temporalité de mon personnage étant devenue la mienne : la nostalgie est aussi une humeur de jeu vidéo.



Marker, le Japon
18 janvier 2011

J’ai revu il y a peu « La jetée » et « Sans soleil » de Chris Marker, qui se trouvaient réunis dans le même coffret. Le caractère visionnaire du premier m’a une nouvelle fois saisi. Ce film de science-fiction en images fixes (sauf une séquence qui s’anime comme par magie – une femme aimée qui ouvre les yeux) rend hommage au « Vertigo » d’Hitchcock et, par le thème d’un missionnaire envoyé dans le passé pour changer l’avenir, inspirera des films comme « Robocop » ou « L’armée des douze singes ».
J’avais oublié que « Sans soleil » donnait à voir tant d’images du Japon, à travers un regard qui a l’intelligence de ne rien expliquer et de conserver la stupeur. C’est me semble-t-il l’approche la plus indiquée quand on évoque le Japon, pays où je me suis moi-même rendu plusieurs fois, où j’adorerais vivre, et qui reste la plus grande énigme d’Asie. Comme Marker, je me souviens que Wenders non plus ne cherchait pas dans son « Tokyo-Ga » à lever les voiles de son étonnement et préférait se laisser porter par les images et les sons de la ville. En littérature, Marker et Wenders trouvent leurs pendants dans Nicolas Bouvier et ses « Chronique japonaise » et Barthes bien sûr et « L’Empire des signes ».
J’irai au Cambodge fin février-début mars mais il faut absolument que je trouve les moyens, un jour ou l’autre, de retourner au Japon.