Archive pour octobre 2010
Vientiane (suite)
31 octobre 2010

Le stûpa du Pha That Luang de Vientiane, dressé vers le ciel comme une fusée de fête foraine, ne tient certainement pas la comparaison avec la Shwedagon de Rangoun. Il règne à Vientiane un silence parfois inquiétant. J’ai vu au Wat Si Saket des bouddhas au profil exagérément aquilin ; d’autres au visage détruit. Devant le Haw Pha Kaeo collé tout contre le palais présidentiel, un couple de papillons bleutés se faisaient parade en tournoyant. Tout cela ne vaut pas le spectacle de cirque auquel j’ai assisté le soir : des chiots en tutu y faisaient des opérations d’arithmétique et des singes du vélo. Pour finir, un simili Hercule lao se servait de deux pythons comme d’althères.



De Vientiane
28 octobre 2010

Un petit billet du Laos, où je suis arrivé hier. C’est ma première visite dans ce petit pays relativement méconnu où je voulais venir depuis longtemps. Comme on me l’avait dit, Vientiane est une toute petite ville, restée assez charmante pour le peu que j’en ai vu, malgré nombre de constructions récentes. Il y règne un calme rarement vu dans l’Asie d’aujourd’hui. On peut y marcher et l’air y est d’une légéreté enivrante, en comparaison de l’atmosphère pesante qui régnait encore ces derniers jours à Rangoun ou à Bangkok. Il soufflait ce soir un petit vent délicieux, presque printanier, et il est déjà mon meilleur souvenir du pays – je pourrais presque en rester là et repartir en le chérissant longtemps, le souvenir de cette petite brise sèche, si furtive, si inattendue.



D’amnésie en lassitude
26 octobre 2010

L’écrivain canadien Douglas Coupland, dans le New York Times, a inventé plusieurs néologismes dans lesquels, pour certains d’entre eux, je me reconnais sans mal. C’est le cas par exemple de l’amnésie karaokéale qui définit l’incapacité qu’ont la plupart des gens à se souvenir des paroles d’une chanson en entier, et particulièrement de leurs préférées. Je me souviens d’une soirée passée en compagnie d’intellectuels iraniens à Shiraz au cours de laquelle chacun devait déclamer poèmes et chansons de son pays. Je m’étais alors ridiculisé en me rendant compte que j’étais absolument incapable de me souvenir en entier des paroles d’une chanson aussi simple que « Ne me quitte pas ».
Coupland parle aussi de la lassitude de l’omniscience (Omniscience fatigue) provoquée par le vertige de pouvoir trouver réponse à tout sur Internet – vertige auquel je m’abandonne plus que de raison (y compris en Birmanie où pourtant Dieu sait qu’Internet marche mal).



Contre Inception
25 octobre 2010

Je suis assez heureux de lire le grand Terry Gilliam s’exprimer sur « Inception » et constater que je partage très exactement sa déception quant au traitement fait d’un scénario pourtant en or, laissant l’impression que Christopher Nolan est passé bêtement à côté du chef d’œuvre : « Les rêveurs, dans le film de Chris Nolan, semblent ne rêver qu’en termes de films d’action, jamais en comédie ou en drame. Quand ils plongent dans le troisième ou le quatrième niveau de rêve, ils voient…un film de James Bond ? C’est ça leur inconscient profond ? 007 ? » On ne peut d’ailleurs que rêver à ce que des cinéastes oniriques tel que Gilliam ou Fellini auraient pu faire d’un scénario aussi séduisant et, somme toute, aussi bien huilé.



En silence
21 octobre 2010

Je retrouve ce bout de phrase, tiré du « Premier Homme » de Camus, qui m’a toujours semblé une bonne synthèse des personnages qu’il a mis en scène dans ses romans, résignés et solaires tout à la fois, comme lui Camus devait l’être lorsqu’il évoque « ces hommes silencieux qui ne supportent dans le monde la vie qui leur est faite que par le souvenir et le retour de brefs et libres bonheurs ». Le souvenir et le retour de brefs et libres bonheurs.



Some like it hot
18 octobre 2010

A cause d’une dépression persistante dans le golfe du Bengale, la pluie n’a pas cessé ce week-end à Rangoun. J’ai à peine mis le nez dehors. En hommage à Tony Curtis, qui vient de nous quitter, j’ai revu « Certains l’aiment chaud ». J’avais oublié l’audace de cette scène où Marilyn descend en nuisette de la couchette supérieure du wagon-lit qui emmène la joyeuse troupe de musiciennes vers la Floride et où on a tout loisir d’admirer, en transparence, son superbe fessier. Je ne peux m’empêcher, la voyant, de repenser à la force sombre des pages où Ellroy convoque son personnage comme en passant, au milieu des mille coucheries de « Jack » Kennedy, dans « American Tabloid ».
Je lis « Le bel été » de Cesare Pavese, auteur que je découvre et qui me déçoit un peu. Je m’attendais peut-être trop à y trouver une manière de Pessoa italien, qu’il n’est visiblement pas. Peut-être devrais-je lire son « Métier de vivre » ?
J’écoute beaucoup de jazz. La semaine dernière, dans la voiture, avec le pianiste Sébastien Paindestre, le contrebassiste Jean-Claude Oleksiak et la percussioniste Anne Pacéo, qui se sont produits au « Mister Guitar Café » de Rangoun, nous traversions la nuit birmane en écoutant religieusement « Jasmine » de Keith Jarrett et Charlie Haden. J’écoute également les albums qu’ils m’ont offerts et qui sont de grande qualité : « Parcours » du trio Sébastien Paindestre et « Triphase » du trio d’Anne Pacéo. La différence entre un rockeur et un musicien de jazz (selon un musicien de jazz) ? Le premier joue trois accords devant mille personnes ; le deuxième joue mille accords devant trois personnes.



15 octobre 2010

Je place le lancement de ce blog sous les auspices de la pagode Shwedagon de Rangoun, ville où je réside depuis maintenant un peu plus de deux ans. Je me doute que ce pays à nul autre pareil, la Birmanie, et cette ville singulière, Rangoun, le nourriront, mais dans le même temps rien n’est vraiment sûr et j’ignore moi-même la tournure que prendront ces petites chroniques lancées sur la Toile. J’imagine seulement qu’elles seront le laboratoire d’un certain regard sur les choses, le mien, et prolongeront le peu qu’en révèlent mes quelques livres – ou ce que mes textes publiés n’auront eu l’occasion que d’effleurer. Quand j’aurai apprivoisé le médium, il se peut que ces petits bulletins couvrent un nombre relativement illimité de sujets, rendent compte d’une grande variété d’interrogations ou de surprises, selon l’humeur du moment. Je ferai mon possible pour être aussi régulier que possible dans cette correspondance et lirai avec grand plaisir vos éventuels commentaires, amis lecteurs. Pour l’heure, la nuit tombe à Rangoun et des centaines de corneilles balaient en piaillant les derniers aplats de lumière rose. Bientôt, ce sera la nuit et les chiens.